Alice Miller: La cruauté s’apprend dans l’enfance

Entretiens avec: Alice Miller

Une interview accordée à Borut Petrovic Jesenovec

Une interview accordée par Alice Miller à Borut Petrovic Jesenovec pour le magazine slovène ONA

Vous avez établi que le respect du quatrième commandement (« tu honoreras ton père et ta mère ») par l’enfant nuit à une vie émotionnelle saine. Voilà qui doit choquer bien des gens. Comment avez-vous découvert que cette « injonction solennelle » n’a en fait pas d’autre fonction que la manipulation et l’asservissement de l’enfant ?

Ce n’est pas à l’enfant que le quatrième commandement nuit, mais plus tard à l’adulte. Tous les enfants aiment leurs parents et n’ont nul besoin d’un commandement pour leur dire de le faire. Mais quand nous devenons adultes et que nous réalisons que notre amour a été exploité et qu’on a abusé de nous, nous devrions être capables de percevoir nos sentiments véritables, y compris la rage, et rien ne devrait nous obliger à continuer à aimer des parents qui ont été cruels envers nous. La plupart des gens ont peur de ces sentiments « négatifs » à l’égard de leurs parents, c’est pourquoi ils se défoulent sur leurs enfants et perpétuent de cette façon le cycle de la violence. C’est là que je situe les effets destructeurs du quatrième commandement. Et comme il n’existe toujours pas de commandement ni de loi qui interdirait aux parents de décharger leur colère sur leur progéniture, rien ne s’oppose à ce que le comportement parental le plus brutal continue de porter le nom d' »éducation ».

Vous allez jusqu’à affirmer que le quatrième commandement est la cause de maladies physiques. Comment en arrivez-vous là ? En a-t-il été ainsi pour vous personnellement ?

C’est la répression des sentiments authentiques qui nous rend malades. Nous les réprimons par peur. La peur inconsciente que ressent l’enfant confronté à des parents violents peut nous accompagner toute notre vie si nous en restons au stade du déni pour refuser de nous confronter à elle.

Nous considérons comme une évidence que les parents « aiment » leurs enfants. Malheureusement, ce n’est bien souvent rien de plus qu’un mythe. Peut-on parler d’amour parental si les parents ne « corrigent » leurs enfants qu’occasionnellement ?

Comme parents nous devrions savoir que toute forme de violence éducative, aussi bien intentionnée soit-elle, tue l’amour.

Pourquoi est-ce toujours une erreur de frapper les enfants ?

Frapper, c’est toujours un abus de pouvoir. C’est humiliant et cela fait naître la crainte. Un état de crainte peut uniquement apprendre aux enfants à être méfiants et à dissimuler leurs sentiments authentiques. En outre, ils apprennent de leurs parents que la violence est le moyen approprié pour résoudre les conflits, qu’ils sont mauvais ou qu’ils ne valent rien, et donc qu’ils ont besoin d’être corrigés. Ces enfants oublieront bientôt pourquoi ils ont été frappés. Ils vont très vite se soumettre. Mais plus tard dans leur vie, ils feront la même chose à des personnes plus faibles. En frappant, nous enseignons la violence. Au fil des années, le corps de l’enfant a peu à peu assimilé cette leçon, et l’on ne saurait attendre de lui qu’il l’oublie d’un seul coup pour se conformer à des valeurs d’ordre religieux que le corps ne comprend de toute façon pas. En revanche, le corps garde la mémoire de ces coups.

Beaucoup d’actes abominables sont accomplis au nom de l’amour parental. Pourriez-vous donner une définition de l’amour parental véritable ?

J’aime mes enfants si je suis capable de les respecter avec leurs sentiments et leurs besoins propres et si j’essaie de satisfaire ces besoins du mieux que je le peux. Je n’aime pas mes enfants si je ne les considère pas comme des personnes comme moi, mais comme des objets que je dois corriger.

Vous parlez des abus dont les enfants sont victimes comme du « sujet interdit « dans nos cultures. Pourquoi en est-il ainsi ? Que faudrait-il faire pour changer cela ?

C’est un sujet interdit parce que la plupart d’entre nous ont été frappés dans leur enfance et que nous ne voulons pas que cela nous soit rappelé. Enfants, nous avons appris que fessées et claques ne font pas de mal. Il nous a fallu croire à ce mensonge pour survivre. Maintenant que nous sommes adultes, nous ne voulons pas connaître la vérité : en réalité, frapper les enfants, ça laisse des traces. Il est très intéressant de voir comme les gens deviennent agressifs quand vous leur dîtes : « ne frappez pas vos enfants ». Et même, ils deviennent encore plus agressifs quand vous leur dîtes : « vous-même, quand vous étiez enfant, vous avez été frappé et vous en avez souffert, vous avez été obligé de refouler votre souffrance pour pouvoir survivre. « Ils préfèreraient vous tuer que d’admettre la vérité et de ressentir à nouveau l’étendue de l’humiliation et de l’absence d’amour qui étaient les leurs lorsqu’ils étaient frappés par quelqu’un de cinq fois plus grand qu’eux. Ces réactions agressives sont compréhensibles. Imaginez comment vous vous sentiriez si, en sortant dans la rue, quelqu’un de cinq fois plus grand que vous était pris d’une rage subite et se mettait à vous frapper sans que vous en compreniez le moins du monde la raison. Un enfant ne peut pas supporter cette vérité, il lui faut la refouler. Mais un adulte peut la regarder en face. En tant qu’adultes, nous ne sommes pas aussi seuls, nous pouvons rechercher des témoins et nous avons une conscience que nous n’avions pas quand nous étions enfants.

Vous dîtes que la haine vaut mieux que l’admiration pour des parents abusifs, parce qu’elle manifeste notre vitalité. Par rapport à leurs parents, beaucoup de gens se sentent pris dans une succession de mensonges qu’ils se font à eux-mêmes, ils les idéalisent. Comment pouvons-nous diriger la haine, la rage et la colère contre leurs véritables destinataires, et pas contre nous-mêmes ou contre nos partenaires ?

Nous pouvons essayer d’être honnêtes avec nous-mêmes sur le plan de nos émotions, et de trouver le courage de faire face à la réalité de notre enfance. Malheureusement, il n’y a pas beaucoup de gens qui veulent vraiment savoir ce qui s’est passé lors des premières années de leur vie. Mais leur nombre semble augmenter. Il y a quelques années, nous avons lancé sur Internet des forums de discussion dans différentes langues. Ils s’appellent « ourchildhood ». Des adultes qui enfants ont subi des abus sexuels, qui veulent approcher plus précisément ce qui leur est arrivé et savoir quels sont aujourd’hui leurs sentiments réels, peuvent mettre en commun leurs souvenirs avec d’autres survivants dans un environnement protégé et ainsi entrer petit à petit en contact avec leur véritable histoire. Grâce à l’empathie de témoins compatissants, ils arrivent à une plus grande clarté émotionnelle, qui les aide à modifier leur façon de se comporter avec leurs enfants. Naturellement, ils deviennent aussi plus authentiques avec leurs partenaires et avec eux-mêmes dès qu’ils comprennent mieux d’où viennent les émotions puissantes qu’ils refoulaient jusqu’alors.

L’une des vérités qui forment le socle de la psychologie, c’est que les personnes qui ont souffert de manques émotionnels dans leur enfance passent toute leur vie à espérer qu’elles vont finir par recevoir l’amour qui leur a été refusé. Pourquoi est-il si difficile d’admettre que nous n’avons compté pour personne ? Beaucoup de gens préfèrent même le suicide à cette idée.

Oui, vous avez tout à fait raison. Certains préfèrent le suicide, ou acceptent une maladie chronique, et d’autres deviennent dictateurs, ou meurtriers en série. Ils montrent ainsi aux autres ce qu’ils ont appris quand ils étaient enfants (violence, cruauté et perversion), plutôt que de reconnaître ce dont ils ont été privés très jeunes. Plus les individus ont dû subir de privations et de mauvais traitements quand ils étaient enfants, plus ils restent attachés à leurs parents à l’âge adulte et attendent d’eux qu’ils veuillent bien changer. Tout se passe donc comme si ils étaient restés prisonniers de leur peur d’enfants. Cette crainte de l’enfant maltraité rend toute forme de rébellion impensable, même quand les parents ont disparu.

A ce propos : la Slovénie est connue pour son taux de suicide élevé. Quelle serait votre approche de ce problème ?

Le suicide, comme la dépression, est toujours la conséquence d’une souffrance subie dans l’enfance et refoulée. J’ai écrit un article sur la dépression que vous pouvez lire sur mon site internet. Je m’appuie sur de nombreux exemples de vedettes qui ont eu beaucoup de succès, comme la célèbre chanteuse Dalida. Ces vedettes avaient tout ce qu’elles pouvaient désirer : elles étaient admirées et célèbres. Mais à l’âge mûr, elles devinrent dépressives et beaucoup se suicidèrent. Dans tous les cas évoqués, ce n’était pas le présent qui les faisait souffrir, mais les traumatismes refoulés de leur enfance qui faisaient qu’ils se sentaient malheureux, parce qu’ils n’étaient jamais reconnus en conscience. Le corps était laissé seul avec ce qu’il savait.

A votre avis, comment naissent la morale et l’éthique ? Pourquoi quelqu’un devient-il (im)moral ?

Un individu n’accède jamais à la morale grâce aux sermons qu’on peut lui faire, il acquiert des valeurs éthiques uniquement par le biais de l’expérience. Personne ne vient au monde méchant. Il est ridicule de penser, comme on le pensait au Moyen Age, que le diable enverrait un enfant méchant dans une famille, qui aurait à le corriger en le frappant, pour qu’il puisse devenir une personne comme il faut. Un enfant maltraité deviendra plus tard à son tour un tourmenteur et très certainement aussi un parent cruel, à moins qu’il n’ait trouvé dans son enfance un témoin secourable, une personne auprès de laquelle il pouvait se sentir en sécurité, aimé, protégé, respecté, une expérience qui lui aurait donné une idée de ce que peut être l’amour. Un enfant qui a vécu cela ne deviendra pas un tyran, il (ou elle) sera capable de respecter les autres et d’être en empathie avec eux. Il est très significatif que dans l’enfance de tous les dictateurs que j’ai étudié, je n’aie pas trouvé ne serait-ce qu’un seul témoin secourable. Il ne resta plus alors à l’enfant qu’à magnifier la violence qu’il avait eu à subir.

L’éducation religieuse nous apprend à pardonner à nos tourmenteurs. Devrions-nous vraiment leur pardonner ? Est-ce réellement possible ?

On peut comprendre que nous voulions pardonner et oublier pour ne pas avoir à ressentir la douleur, mais c’est une voie sans issue. Il apparaît tôt ou tard que ça n’est absolument pas une solution. Prenons le cas des nombreux auteurs d’abus sexuels recensés parmi les ecclésiastiques. Ils ont pardonné à leurs parents les abus dont ceux-ci se sont rendus coupables à leur égard, que ce soit sur le plan sexuel ou qu’il s’agisse d’autres types d’abus de pouvoir. Mais que font alors beaucoup d’entre eux ? Ils répètent les « péchés « de leurs parents, justement Parce qu’ils leur ont pardonné. Si ils étaient capables de condamner en toute conscience les actes de leurs parents, ils ne seraient pas contraints de les reproduire, de harceler et de troubler profondément des enfants en les forçant à garder le silence, comme si ce qui s’était produit était la chose la plus naturelle qui soit, et non pas un crime. C’est tout simplement eux-mêmes qu’ils trompent. Les religions peuvent exercer un pouvoir énorme sur nos esprits et nous pousser de bien des façons à nous tromper nous-mêmes. Mais elles n’ont pas la moindre influence sur notre corps, qui connaît parfaitement nos émotions vraies, et qui insiste pour que nous les respections.

Est-il acceptable d’avoir de la compassion pour Saddam Hussein ou Milosevic ?

J’ai toujours eu de la compassion pour les enfants, mais jamais pour un tyran adulte. Sur ce point, j’ai quelquefois été mal comprise, en particulier quand je me suis attachée à décrire l’enfance d’Adolf Hitler. Certains lecteurs ne comprenaient pas que je puisse ressentir de la compassion pour l’enfant, mais à aucun moment pour Hitler adulte, qui est devenu un monstre justement parce qu’il a refusé de voir à quel point il avait souffert des humiliations terribles que lui avait fait subir son père (qui par ailleurs était l’enfant illégitime d’un Juif ; voir « C’est pour ton bien »). Enfant, Adolf Hitler n’était évidemment pas à même de défendre sa dignité, mais une fois adulte il resta aussi dans la soumission. Toute sa vie il craignit et honora son père, la nuit il était pris d’accès de panique, et il dirigeait l’immensité de sa haine contre tous les Juifs et demi-Juifs.

Les plus grands admirateurs de leurs parents sont ceux qui ont subi de leur part les plus grandes privations sur le plan émotionnel. Il y a là un mécanisme extrêmement cruel, qui conduit à une conception très pessimiste de la vie. Y a-t-il un espoir pour ceux qui ont été meurtris d’une façon particulièrement forte ?

Je ne pense pas que ma conception soit pessimiste. Au contraire, je pense que si nous sommes capables de comprendre comment fonctionne le cycle de la violence, nous pouvons partager notre connaissance avec d’autres et travailler ensemble à mettre fin à la violence. Mais si nous croyons que les gens sont nés avec des gènes qui les rendent violents, nous ne pouvons rien changer du tout. Bien que cette opinion soit parfaitement pessimiste et débile, elle est partagée par de nombreuses personnes prétendument intelligentes. Je n’ai jamais obtenu de réponse à cette question: comment expliquer que ce soit justement à l’époque où Hitler était le maître de l’Allemagne, ou Milosevic celui de la Serbie, qu’un si grand nombre d’hommes et de femmes affectés de tares « génétiques »auraient vécu dans ces pays ? Les raisons qui sont à l’origine de ces idées mystificatrices sont toujours les mêmes : les gens préfèrent croire à des causes génétiques plutôt que de voir comment leurs parents les ont traités et de sentir comme ça leur fait mal. Mais si ils sentaient cette douleur, ils pourraient se dégager de la compulsion de répétition et devenir par là même des adultes responsables. J’affirme là quelque chose qui n’a absolument rien de pessimiste.

Y a-t-il un espoir pour ceux qui ne trouvent pas de témoin ?

Un livre qui apporte des éléments d’explication peut tout aussi bien faire office de témoin. Plus nous parlons et écrivons souvent autour de cette problématique, plus il se trouvera de témoins un peu partout, des témoins bien informés, qui peuvent aider les enfants à se sentir respectés et en sécurité, et les adultes à supporter leur vérité. Le refoulement ne fait pas que de nous pousser à répéter, il consomme aussi une grande quantité d’énergie. Les maladies, les troubles du comportement alimentaire et la dépendance à l’alcool ou d’autres drogues en sont les conséquences.

La méthode de la « pensées positive » est tout aussi nocive que les prescriptions religieuses qui poussent à pardonner et à aimer ceux qui nous haïssent. Faudrait-il recommander d’éviter les méthodes d’auto apprentissage issues de la mouvance « New age »?

Oui, vous avez raison. La « pensée positive « n’est en rien un remède, car c’est une forme d’auto mystification, c’est une fuite devant la vérité qui ne peut pas être une aide, car le corps, lui, sait ce qu’il en est. Dans l’article « Qu’est-ce que la haine ? », que j’ai récemment mis en ligne sur mon site, je m’étends davantage sur cet aspect. C’est ce que je fais aussi dans mon dernier livre, Notre corps ne ment jamais (Flammarion 2004).

Quelles conséquences politiques faut-il tirer de vos livres ?

Ils pourraient effectivement avoir un effet bénéfique si les hommes et les femmes politiques n’avaient pas peur de faire face à la vérité de ce que fut leur enfance. D’un point de vue émotionnel, ils sont restés pour la plupart des enfants de deux ans qui n’ont jamais été aimés et respectés comme les personnes qu’elles étaient, avec leurs sentiments et leurs besoins, même si certaines d’entre elles ont été admirées pour leurs capacités. Ils refoulent les frustrations du passé et recherchent des parents aimants dans la personne de leurs électeurs. Plus ils collectent d’argent pour leurs campagnes électorales, plus ils se sentent aimés. Mais comme cet « amour « ne peut jamais compenser l’absence d’amour dont l’enfant a souffert de la part d’une mère sévère, froide, exigeante et amère, sa lutte pour l’amour ne peut jamais s’arrêter. Et des milliers de gens en paieront le prix.
Les conséquences politiques à tirer de mes livres ne sont pas encore comprises par grand monde. Les gens se plaisent à considérer la cruauté humaine comme une énigme ou quelque chose d’inné. De la même façon, certaines idéologies se prêtent parfaitement à la dissimulation des véritables causes de la cruauté. Regardez ce qui s’est passé en Yougoslavie quand les soldats serbes ont obtenu l’autorisation de se venger des souffrances refoulées qu’ils avaient subies dans leurs jeunes années quand ils étaient des enfants battus. Milosevic leur a donné l’autorisation, et cela a suffit. Il n’y a pas eu besoin de donner des instructions pour pousser à la cruauté, elles étaient en mémoire dans le corps des soldats. Enfants, ils y avaient été soumis pendant des années, et ils n’avaient jamais été autorisés à réagir. Désormais, la possibilité leur était donnée de se venger sur des innocents tout en prétendant se battre pour défendre leur cause nationale. De la même façon, des millions d’allemands qui dans leur enfance avaient appris la soumission à force de coups se transformèrent en adultes sadiques et pervers dès qu’ils furent autorisés par le régime hitlérien à se comporter ainsi.
Il y a 25 ans, j’ai montré dans mon livre « C’est pour ton bien « comment tous ces Allemands qui une fois adultes suivirent Hitler avaient été élevés. A cette époque là les gens croyaient qu’il était nécessaire de battre un enfant aussi tôt que possible, de préférence tout de suite après la naissance, pour qu’il devienne « une personne comme il faut ». Aujourd’hui, grâce aux progrès effectués par la recherche dans le domaine du cerveau de l’enfant au cours de ces dix dernières années, nous savons que la structuration du cerveau est dépendante de l’usage qui en fait. Chaque être humain naît avec un cerveau encore incomplètement développé, et pour achever ce processus, il faut au moins les trois premières années. La nature des expériences précoces que l’enfant va connaître (selon qu’il reçoit de l’amour ou de la cruauté) déterminera la structuration de son cerveau. Ne soyez donc pas surpris si dans les pays dans lesquels il est autorisé et généralement admis de frapper les petits enfants, les guerres, et même les génocides et le terrorisme semblent inévitables. C’est la raison pour laquelle il faut faire adopter une loi qui interdise de frapper les enfants pour les punir, comme quelques pays européens l’ont déjà fait. Malheureusement, ce ne sont que des petits pays, et les plus grands comme les États-Unis d’Amérique sont bien loin ne serait-ce que d’envisager une telle législation. Là-bas, les châtiments corporels à l’école sont autorisés dans pas moins de 22 États.
Sur la toile, en cliquant www.nospank.net , vous pourrez apprendre que pour la plupart des Américains, les fessées et les claques à la maison ainsi que les corrections à l’école relèvent toujours de l’évidence. Ils ont eux-mêmes été battus et maintenant ils tiennent à leur DROIT d’en faire de même avec leurs enfants. Malgré tout, il y a des raisons d’espérer que ce site Internet, et d’autres du même genre, entraîneront tôt ou tard des changements. Les liens de causalité entre la violence « éducative « et les actes de violence qui marquent notre vie « politique « sont devenus si manifestes aujourd’hui pour un nombre d’individus non négligeable, qu’il n’est plus possible de les passer éternellement sous silence. Un jour tout le monde saura que la cruauté humaine n’est pas innée, qu’elle est provoquée et acquise dans l’enfance.
Le PREMIER commandement devrait être : « Honore tes enfants de sorte qu’ils n’aient pas plus tard à édifier en leur for intérieur des remparts de protection contre l’ancienne douleur, et à se défendre contre des ennemis chimériques avec des armes effroyables capables de détruire le monde entier ».

Qu’est-ce qui ne va pas dans la façon dont la psychanalyse est pratiquée actuellement ? Pourquoi avez-vous été exclue de l’Association psychanalytique ?

On ne m’a pas exclue de l’Association psychanalytique; c’est moi qui me suis écartée d’une école après l’autre à mesure que m’apparaissaient clairement le traditionalisme de leur point de vue et leur refus de prendre en compte la souffrance de l’enfant ; En fin de compte j’ai dû reconnaître que de ce point de vue, la psychanalyse ne constitue pas une exception. La manière dont Freud a utilisé le mythe d’Œdipe est très significative.
Là apparaît clairement la tendance générale, qui est de mettre l’enfant en accusation et de protéger les parents. De toute évidence, Freud semble avoir oublié que Œdipe a d’abord été la victime de ses parents et qu’il a été poussé par eux dans le rôle du « pêcheur ». Ses parents l’ont abandonné alors qu’il était un tout petit enfant. Il est très éclairant de lire la véritable histoire d’Œdipe. Vous pourrez aussi la trouver sur mon site dans un article en allemand de Thomas Gruner.
En ce qui concerne la façon dont la psychanalyse est pratiquée actuellement, je pense que la protection des parents est assurée par un certain nombre de règles, comme par exemple la neutralité exigée du thérapeute (au lieu du parti pris en faveur de l’enfant victime), tout comme l’importance accordée aux phantasmes (au lieu de la confrontation avec la réalité de l’éducation cruelle que le client a reçue). Vous trouverez également sur mon site mes articles les plus récents sur ces questions.

Vous décrivez la vie émotionnelle de quelques-uns des écrivains les plus considérés de l’époque moderne. Quel nom pourriez vous citer en exemple d’un héros qui aurait réussi à surmonter le conflit traumatique avec ses parents ?

C’est une question très intéressante que personne ne m’a jamais encore posée. J’ai longtemps cherché, mais je n’ai pas pu trouver un seul écrivain connu qui ne croie pas que tout compte fait nous devions pardonner à nos parents. Même lorsqu’ils voient tout ce qu’il y a eu de cruel dans leur éducation, ils se sentent coupables de le voir. Franz Kafka fut de ce point de vue l’un des écrivains les plus courageux, mais à son époque personne ne pouvait lui apporter de soutien pour ce qu’il avait compris. Alors il s’est senti coupable et il est mort jeune, comme Proust, Rimbaud, Schiller, Tchekhov, Nietzsche et tant d’autres qui avaient commencé à s’approcher de leur vérité, mais qui avaient eu peur d’elle. Pourquoi est-il si difficile de supporter cette vérité, que nous avons subi des abus étant enfants ? Pourquoi préférons-nous nous condamner nous-mêmes ? Parce qu’en nous accusant nous-mêmes, nous nous protégeons de la douleur. Je pense que la douleur la plus vive qu’il nous faille traverser pour devenir honnêtes sur le plan émotionnel, c’est de reconnaître que nous n’avons jamais été aimés quand nous en avions le plus besoin. C’est facile à dire, mais il est très, très difficile de ressentir cette douleur, d’accepter qu’il en soit ainsi et d’arrêter d’attendre qu’un jour mes parents changent et se mettent à m’aimer. Malgré tout, contrairement aux enfants, les adultes peuvent se débarrasser de cette illusion, pour le bien de leur santé et de leurs enfants. Ceux qui veulent vraiment connaître leur vérité en sont capables. Et je suis persuadée que ce sont ces gens-là qui changeront le monde. Ils ne joueront pas aux « héros », il pourra s’agir de gens tout à fait modestes, mais il n’y a aucun doute sur le fait que leur honnêteté émotionnelle sera un jour capable de faire tomber le mur de l’ignorance, du refoulement et de la violence. La douleur de ne pas avoir été aimé n’est qu’un sentiment ; un sentiment n’est jamais destructeur quand il est dirigé contre la personne qui a causé cette douleur. La haine elle-même n’est pas destructrice non plus, aussi longtemps qu’elle n’est pas aveugle et que la conscience a barre sur elle. Mais la haine peut être très destructrice, et même dangereuse pour soi-même et pour les autres quand elle est refoulée et dirigée contre des boucs émissaires.

Alice Miller

Entretiens avec: Alice Miller

Interview par Olivier Maurel

 

Quelle est, d’après vous, la source principale de la violence humaine ?

Je vois les racines de la violence et de la destructivité de l’adulte dans les traumatismes et les carences qu’il a subies et refoulés dans son enfance.

Comment avez-vous été personnellement amenée à la certitude que la maltraitance est la principale source de la violence humaine ?

Par mes patients, j’ai peu à peu acquis la certitude que les blessures subies pendant l’enfance se transforment à l’âge adulte en destructivité.

Pourquoi, au départ, vous êtes-vous orientée vers la psychanalyse ?

Quand j’ai commencé à étudier la psychanalyse, je ne savais pas tout ce que je sais aujourd’hui. J’espérais trouver les réponses aux questions que je me posais. Et j’ai trouvé beaucoup de réponses en étudiant les concepts de refoulement, le déni et l’obsession de répétition. Mais la réponse à la question sur les racines de la violence, il m’a fallu la trouver toute seule, et contre le dogme freudien sur le mal inné.

Combien de temps l’avez-vous exercée ?

J’ai exercé la psychanalyse pendant vingt ans.

Pour quelles raisons y avez-vous renoncé et avez-vous été amenée à la critiquer ?

Peu à peu, je me suis rendu compte que les questions que je me posais étaient inquiétantes pour mes collègues et que je ne pouvais pas en discuter avec eux. Moi, j’étais de plus en plus convaincue que mes patients avaient subi des enfances très malheureuses, mais qu’ils ne pouvaient pas admettre cette vérité. Ils idéalisaient leurs parents et se cachaient la vérité à eux-mêmes aussi bien qu’à moi. Quand je voulais parler de cette question avec mes collègues, on m’assurait toujours que je me trompais, parce que Freud avait dit qu’il fallait traiter comme des fantasmes tout ce que le patient raconte.

La « pulsion de mort » à laquelle on se réfère souvent pour expliquer la violence est-elle pour vous une réalité ?

Non, la pulsion de mort, comprise comme un instinct humain, n’est pas du tout pour moi une réalité. Je pense qu’on peut éviter la destructivité si on traite les enfants dès le début avec respect, amour et protection.

Votre condamnation de la psychanalyse est-elle totale ?

Au début, j’étais très indignée par le constat que la psychanalyse a rendu compte de la maltraitance de l’enfant d’une façon pour moi très surprenante.
Mais, comme je l’ai dit auparavant, j’ai aussi beaucoup appris de la psychanalyse.

Pouvez-vous expliquer le processus intérieur par lequel les mauvais traitements subis par les enfants ont des conséquences durant toute leur existence et les poussent à la violence contre autrui ou à la violence contre eux-mêmes ? S’agit-il d’une imitation de ce qu’ils ont subi, d’une vengeance ou d’un autre processus psychique ?

Ce sont des questions très importantes que vous me posez et que je me pose tout le temps aussi. Je pense qu’il faut encore beaucoup de recherches pour pouvoir vraiment répondre à ces questions du point de vue de la structuration du cerveau. Le phénomène est clair. Vous pouvez constater partout que ce qu’on a subi, on le répète inconsciemment d’une façon active ou passive. Tous mes livres contiennent beaucoup d’exemples de ce fait, et chacun de nous peut observer dans la vie quotidienne comment cela se passe.
Mais on constate aussi que ce n’est pas une fatalité, qu’il y a des gens qui étaient par exemple battus par leurs parents et qui ne battent pas leurs propres enfants, parce qu’ils ont décidé de changer quelque chose dans leur vie. Ils ne veulent pas automatiquement répéter ce qui s’est passé avec eux et cherchent d’autres options. Peut-être toutes vos propositions d’explication sont-elles valables. On peut parler dans un cas de vengeance, dans un autre cas d’imitation, et il y a, peut-être, d’autres cas où on peut trouver une autre explication.

Vous avez appelé la maltraitance des enfants « un crime millénaire » (Abattre le mur du silence). Comment justifiez-vous cette affirmation ?

Je parle d’un crime millénaire parce que la façon de traiter un enfant comme un objet et d’ignorer ses besoins peut être observée non seulement de nos jours, mais aussi plusieurs milliers d’années en arrière, par exemple en Chine, où on a cassé les os des pieds des petites filles pendant si longtemps. Nous préférons ignorer ces faits ou ne pas les croire, parce qu’ils sont abominables. Mais ils existaient quand même. La mutilation des femmes en Chine, la mutilation des femmes en Afrique qui se poursuit jusqu’aujourd’hui n’a pas aidé les femmes adultes à devenir des mères aimantes pour leurs enfants. Les grands-mères et les mères qui sont toujours pour l’excision de leur petite fille ont subi la même douleur et la même humiliation que leur propre mère et que leur grand-mère sans pouvoir se défendre. C’est vers les petites filles que se dirige leur rage refoulée et niée. Je parle d’un crime millénaire parce que je veux montrer que les résultats de ces crimes ne sont pas limités à une génération. La violence se perpétue sans limite.

Votre explication de la violence par la maltraitance des enfants est-elle ou non confirmée par l’étude des animaux les plus proches de nous ?

Bien sûr : si vous prenez un chien qui a été maltraité au début de sa vie, vous verrez une grande différence entre lui et un autre chien qui a été aimé dès le premier jour. On peut constater la même chose avec les chats. Les chiens agressifs, qui se battent, sont des chiens sévèrement maltraités dans leur enfance. Ce que les animaux et les êtres humains doivent recevoir de leur mère au début de leur vie, c’est la certitude intérieure d’être acceptés, qui les aidera par la suite à gérer le stress d’une façon optimale.

Pour quelles raisons éprouve-t-on tant de réticences à accepter l’idée de la gravité des mauvais traitements infligés aux enfants ?

Il y a plusieurs raisons qui nous empêchent d’accepter cette vérité. D’abord, il y a la douleur et l’angoisse de notre propre enfance que nous voulons éviter. Si nous acceptons le fait que nous-mêmes avons été traumatisés, blessés, humiliés dans notre enfance, des émotions désagréables comme la rage, la tristesse, l’angoisse peuvent nous tourmenter, et nous voulons l’éviter à tout prix. On se pose la question : Qu’est ce que je vais faire avec toutes ces émotions une fois que je les aurai réveillées ? Alors, on préfère ne pas réveiller le chat qui dort, et on répète que toutes les explications sur l’enfance n’ont pas vraiment d’importance.

Beaucoup d’intellectuels et d’enseignants croient que la culture peut être un rempart contre les dictatures. Mais un bon nombre d’intellectuels, dont le plus grand philosophe allemand, Heidegger, ont été séduits par le nazisme, et l’Allemagne était au début du siècle le pays au monde qui comptait le moins d’illettrés. Cela confirme-t-il votre point de vue ?

Oui, tout à fait. Apparemment, on peut développer des capacités intellectuelles très importantes sans avoir de souvenir conscient de ce qu’on a subi enfant. Le souvenir des traumatismes peut être enregistré dans notre corps sans être présent à notre conscience.

« Comment empêcher des désaxés d’arriver au pouvoir et de tyranniser des peuples entiers ? » Vous posez cette question dans Abattre le mur du silence (p. 142). Quelle réponse lui donnez-vous ?

C’est la question à laquelle je cherche la réponse moi-même. Pour pouvoir empêcher les désaxés de tyranniser des peuples entiers, il faut vouloir comprendre les dynamismes que, précisément, on se refuse à comprendre. Pour quelle raison ce refus ? La peur de la douleur est-elle la seule raison ? Je pense qu’il y en a d’autres aussi. Une des raisons les plus profondes est le fait que, dans la petite enfance, nous devions lutter contre le stress en détruisant les neurones qui auraient pu nous conserver le souvenir des mauvais traitements. Une fois devenus adultes, il nous manque le souvenir conscient de ce qui s’est passé, et, si le souvenir continue à agir dans notre corps en produisant des symptômes psychosomatiques, nous pouvons nier leur lien avec notre histoire réelle. Néanmoins, on peut constater que dans la thérapie, si nous réussissons à comprendre nos émotions dans le contexte réel de notre vie, nous pouvons aller mieux et même voir disparaître les symptômes psychosomatiques. C’est le sujet de mon prochain livre, Notre corps ne ment jamais. Alors, j’espère que, dans l’avenir, les gens commenceront à comprendre leur vie et parviendront à empêcher des désaxés de tyranniser les peuples.

Pour quelles raisons, à votre avis, votre ouvre est-elle beaucoup plus connue et mieux acceptée aux États-Unis et en Allemagne qu’en France ?

Je ne sais pas. C’est peut-être à vous de répondre à cette question, puisque vous êtes français et que vous avez quand même apprécié mes livres. C’est vrai qu’en Amérique et en Allemagne comme en France et comme partout, la plupart des gens sont persuadés qu’il y a de bonnes fessées, qu’on ne peut pas éduquer sans elles. Mais aux États-Unis, en Allemagne et dans les pays scandinaves, il y a quand même des groupes qui mettent en question cette tradition. Des jeunes parents qui ont la chance de vivre de nouvelles expériences avec leur nouveau-né et leur petit enfant, et qui, en partant de leur propre enfance, commencent à comprendre sur la nature humaine des choses que leurs parents n’ont pas pu leur apprendre. La France me semble un peu plus en retard, mais on y trouve aussi des groupes qui s’organisent.

Vous avez écrit, dans votre livre Chemins de vie (p. 137), que « seuls des hommes et des femmes qui ont connu très très tôt, dans les premières semaines de leur vie, la violence physique et morale, n’ont pas su ce qu’est l’amour, ont pu devenir des « bourreaux volontaires de Hitler ». Sur quoi appuyez-vous une telle affirmation ?

Dans les années soixante, le psychologue Harlow a fait des expériences avec des singes. Il a pu démontrer que les petits singes privés de l’amour et de la présence de leur mère après la naissance n’ont pas d’intérêt pour leur propre enfant une fois devenus adultes. Depuis Harlow, on a répété ses expériences avec différents animaux, notamment avec des rats. Sur les hommes, on s’est aperçu qu’un enfant qui a été négligé au début de sa vie ne peut pas développer sa capacité d’empathie. Alors, c’est logique, je ne peux pas imaginer qu’on puisse devenir un bourreau volontaire de Hitler si on a pu développer cette empathie.

A vous lire, on a parfois l’impression que, pour vous, un enfant bien traité, respecté, accompagné par ses parents avec tendresse, ne peut pas faire le mal, que les sentiments vivants qu’il a gardés de son enfance l’en empêchent. Vous écrivez d’ailleurs : « Tout être humain vient au monde sans mauvaises intentions, et avec un besoin clair, fort et dépourvu de toute ambivalence : rester en vie, aimer et être aimé. » (Abattre le mur de silence, p. 197) Et, plus clairement encore : « Jamais quelqu’un qui a eu le droit de ressentir ce qui lui a été infligé dans son enfance ne commettra de meurtre. » (La Connaissance interdite, p. 35) Sur quoi appuyez-vous cette certitude ? Ne néglige-t-elle pas la liberté humaine, qui peut être aussi la liberté de faire le mal ?

C’est une question très française. Vous parlez d’une théorie, et moi, je parle de la vie. On est très impressionné en France par les théories du marquis de Sade, qui a cherche la liberté de son plaisir pervers. Au début, je ne connaissais rien de son enfance, mais je ne pouvais pas m’imaginer que quelqu’un qui n’avait pas été torturé étant enfant ait besoin de torturer les autres. Et j’en ai trouvé la confirmation dans l’histoire de son enfance. Mais pourquoi personne ne s’intéresse-t-il au début de l’histoire ? Il y a des gens qui n’ont pas besoin de faire mal, ils ne cherchent pas la liberté de faire mal. Ils cherchent la liberté de s’exprimer, de pouvoir aimer. Si quelqu’un a besoin d’être libre de faire le mal, cela veut dire que l’histoire de sa vie le pousse vers cette action. Mais être poussé, c’est pour moi le contraire de la liberté.

On vous a quelquefois accusée de « rousseauisme ». L’homme naturel est-il à vos yeux, comme aux yeux de Rousseau, « naturellement bon » ?

Lorsqu’on met en évidences des choses déplaisantes, on ne peut pas éviter d’être constamment mis dans des catégories où on ne se sent pas bien. J’ai moi-même montré que Rousseau était encore un homme de son temps dans Emile, où il recourt à la pédagogie noire. Ce que j’écris n’a rien de commun avec sa description sentimentale de la nature de l’enfant, qu’il voulait en outre éduquer d’une façon traditionnelle. Ce que je pense de la nature humaine provient de mon expérience avec mes patients et moi-même, et des recherches scientifiques sur le cerveau du bébé, qui confirment entièrement mes hypothèses. En tant qu’êtres humains, nous sommes tous nés prématurés, avec un cerveau incomplètement structuré, et nous avons besoin de bonnes expériences, de la stimulation, de la gentillesse de notre entourage, pour pouvoir structurer notre cerveau d’une façon optimale. Si, au lieu de cela, nous recevons des coups, de la violence, de la négligence, il est logique que la structuration de notre cerveau ne puisse s’accomplir comme il faut. Qu’un enfant traité de cette façon au début de sa vie aille, à six ans, assassiner un petit bébé dans le voisinage, c’est tout à fait logique pour moi. Vous voyez que vous ne pouvez pas faire de comparaison entre Rousseau et moi.

Vous avez écrit : « Le courage, l’honnêteté et l’aptitude à aimer les autres ne doivent pas être considérés comme des « vertus » ni comme des catégories morales, mais comme les conséquences d’un destin plus ou moins clément ». Que devient alors la responsabilité humaine ?

Prenez donc l’exemple que j’ai cité dans la question précédente. Bien sûr, vous pouvez dire à cet enfant qu’il doit se sentir responsable et ne pas tuer un autre enfant. Mais vos sermons seront vides de sens et tout à fait inefficaces envers un être qui n’a jamais appris l’empathie pour autrui, parce que personne n’a eu d’empathie pour lui. Il n’a appris que la cruauté, et c’est cela qu’il met en pratique. Pensez-vous que l’on puisse enseigner la responsabilité à des gens qui ont eu la même histoire que cet enfant (et il y en a beaucoup dans les HLM français), et dont les parents ont exercé sur eux le pouvoir et non la responsabilité ?

Vous avez écrit : « La morale et le sens du devoir sont des prothèses auxquelles il faut recourir lorsqu’il manque un élément capital », à savoir des « sentiments vivants » venus d’une enfance respectée. N’est-il pas dangereux de substituer des sentiments aux principes moraux ?

Non, je pense le contraire. C’est dangereux de substituer les principes moraux aux sentiments d’empathie. Là où il n’y a que cruauté et manque d’empathie, vous ne pourrez jamais obtenir autre chose que l’obéissance et la destructivité cachée, avec ou sans principes moraux. C’est pourquoi on bat encore les enfants dans certaines écoles religieuses, et on espère pouvoir obtenir des enfants et des adultes responsables par les châtiments corporels. C’est tout à fait absurde, parce que c’est le contraire qui se produit.

On dit parfois qu' »un enfant battu battra ». Est-ce exact ? Est-il possible aux enfants qui ont subi de mauvais traitements d’échapper à cette fatalité ? Comment ?

Oui, on le dit parfois, et on m’attribue cette opinion, mais ce n’est pas du tout mon avis. Au contraire, je connais beaucoup de gens qui ont été battus et qui ne veulent pas vivre inconsciemment et répéter automatiquement ce qui leur est arrivé. Mais c’est vrai que la plupart des gens reproduisent sans réfléchir ce qu’ils ont vécu. On entend souvent, surtout en France, la phrase : sans fessée, il ne m’écoutera jamais.

Vous militez pour la promulgation d’une loi qui interdise de battre les enfants. Une telle loi ne risque-t-elle pas d’affaiblir l’autorité des parents et donc de déboussoler davantage encore les enfants ?

La vraie autorité n’a pas besoin des coups ou des claques pour se montrer forte et pour aider l’enfant. C’est le contraire. On donne des coups et des claques si on se sent faible et impuissant. Dans ce cas, on ne montre pas à l’enfant l’autorité, mais le pouvoir et l’ignorance.

Vous avez été récemment interviewée par l’hebdomadaire La Vie et, dans un des numéros suivants, une lectrice a répondu à vos propos sur les fessées qu’elle en avait reçu quand elle était enfant et qu’elle ne s’en portait pas plus mal. Que lui répondriez vous à votre tour ?

Je n’ai rien à répondre, parce que c’est une réaction classique que je connais très bien, qui montre la profondeur du refoulement et du déni. Mais je n’ai pas lu la lettre et je ne peux pas m’exprimer là-dessus. Peut-être la personne voulait-elle dire qu’elle ne souffrait plus de ce qui s’était passé, grâce aux bonnes relations qu’elle a dans sa vie actuelle. Là, je peux comprendre.

Une des critiques que l’on entend le plus souvent formuler contre vous, par exemple, tout dernièrement dans le livre de Ron Rosenbaum, Pourquoi Hitler ?, est que vous allez beaucoup trop loin en prétendant expliquer Hitler, Staline, Ceausescu et Mao Tsé Tong par leur enfance malheureuse. N’y a-t-il pas disproportion entre les coups reçus par Hitler enfant et l’Holocauste ? Entre la violence des parents de Staline et le goulag ? Claude Lanzmann est allé jusqu’à dire qu’il était « obscène » d’expliquer Hitler par son enfance. Que répondez-vous à ces critiques ?

Dire que vouloir comprendre Hitler est obscène n’est pas une critique, c’est seulement l’opinion d’un homme qui a décidé de ne pas vouloir comprendre.
Chacun est libre de prendre les décisions qui lui conviennent. Pour moi qui ai vécu la Deuxième Guerre mondiale, il a été primordial de comprendre comment tout ce qu’on pensait être impossible était quand même devenu réel.
Quand j’avais 10 ans, j’ai vu à Berlin des hommes, des SA en uniforme crier dans les rues. Je me rappelle que déjà, là, je me suis posé la question : qu’est ce qui a pu rendre ces hommes si cruels, si violents. Cette question m’a accompagnée toute ma vie.

On vous objecte souvent que la maltraitance est peut-être une des raisons de la violence humaine, mais qu’elle ne concerne qu’une minorité d’enfants, et que bien d’autres causes, économiques, sociales et politiques, sont beaucoup plus importantes. Qu’en pensez-vous ?

Vous pensez apparemment que seule une minorité d’enfants sont concernés par la maltraitance. Si c’était le cas, elle ne pourrait pas être un facteur important dans le développement de la violence. Il s’agit ici de la définition de la notion de maltraitance. Quand les sondages révèlent que 90 % des personnes disent qu’elles frappent les enfants pour des raisons éducatives, cela ne veut pas dire pour moi que la maltraitance concerne seulement une minorité. Si vous pensez à la « violence éducative » que j’appelle maltraitance, vous comprenez pourquoi je prends tellement au sérieux ces facteurs-là.

Ne craignez-vous pas de faire preuve de « réductionnisme » en expliquant tous les maux du monde ou presque par la maltraitance ? Les cataclysmes, la « loi de la jungle » montrent que la violence fait partie de l’ordre de la nature. La violence humaine ne peut-elle donc pas avoir des causes multiples et plus originelles que la maltraitance?

Si je parle d’un facteur important, cela ne veut pas dire que je nie l’existence d’autres facteurs. Mais ce que j’observe, c’est que les autres facteurs ne sont pas ignorés, mais seulement celui que j’essaie de démontrer. Je me pose la question du pourquoi. Quand je cherche la réponse à cette question, je me demande pourquoi on rejette cette explication là où elle se montre vraiment utile.

Vous avez intitulé un de vos livres Abattre le mur du silence. De quel mur s’agit-il exactement, et pourquoi a-t-il été construit ?

Le fait qu’on évite ce sujet montre qu’il existe toujours un mur de silence autour de tout le problème qui concerne les traumatismes de l’enfant.

Vous avez écrit dans C’est pour ton bien (p. 158) : « Pour apprendre le respect (de l’enfant), nous n’avons pas besoin de manuels de psychologie, mais d’une révision de l’idéologie de l’éducation ». Que vouliez-vous dire ?

Quand j’ai écrit C’est pour ton bien, il y a vingt ans, je pensais qu’il suffirait d’exposer les moyens de l’éducation traditionnelle, les mensonges, la manipulation, la cruauté, pour que l’on ouvre les yeux et que cela cesse. C’était encore très naïf de ma part. Aujourd’hui je sais que ces méthodes sont enregistrées dans nos corps et qu’il n’est pas si facile de les abandonner. Mais je sais qu’on peut y arriver si on le veut.

Pensez-vous que la violence actuelle dans les « banlieues » puisse s’expliquer par la maltraitance ? N’est-ce pas plutôt la conséquence d’une certaine situation économique, d’un certain urbanisme et d’un manque de fermeté des parents et de la société à l’égard des enfants ?

Pas seulement par la maltraitance, mais aussi par la négligence dont sont victimes les petits enfants, l’ignorance de leurs vrais besoins, le manque de respect. Un enfant apprend très tôt qu’il ne mérite pas de respect, et, évidemment, il ne peut pas respecter les autres ensuite. Il choisira les plus faibles pour les traiter de la même façon qu’il a été traité.

La violence telle qu’elle est présentée à la télévision ne joue-t-elle pas un rôle aussi important que la maltraitance dans la violence que l’on constate actuellement chez beaucoup de jeunes ?

Certainement. Mais je pense toujours qu’un enfant aimé et protégé ne s’intéresse pas beaucoup aux films cruels à la télé.

Vous avez écrit : « Un dogme vit de l’angoisse qu’ont ses adeptes de ne plus faire partie du groupe. » Votre explication de la violence par la maltraitance ne risque-t-elle pas de devenir un dogme générateur d’angoisse ?

Je n’explique pas la violence seulement par la maltraitance, mais aussi par l’abandon qui fait qu’un enfant ne peut pas développer d’empathie. Si vous traitez cette opinion comme un dogme, c’est à vous d’en juger. Pour le moment, il n’y a pas de danger qu’on traite mes opinions comme un dogme. Il y a très peu de gens qui sont d’accord avec ce que j’écris, et ils n’ont aucune raison d’être angoissés s’ils me critiquent.

N’est-ce pas faire preuve d’un excès d’optimisme et même d’utopie que d’écrire : « Lorsque sera levée l’ignorance résultant des refoulements de l’enfance et que l’humanité sera réveillée, cette production du mal pourra s’interrompre. » ? (La Connaissance interdite, p. 175.)

Je ne pense pas que ce soit une utopie de dire que les adultes qui ont eu la chance d’apprendre le respect pour l’enfant changeront les schémas culturels dans l’avenir. Ce n’est pas la société qui forme la personnalité, ce sont les personnes qui forment la société, et l’enfance de ces personnes joue un rôle primordial dans la façon dont elles se conduisent une fois adultes.
Vous avez parlé au nom des gens qui me critiquent, qui m’accusent de rousseauisme ou d’obscénité parce que je veux et peux comprendre ce qu’ils ne veulent pas comprendre. Ils me reprochent mon ³réductionnisme » parce qu’ils n’essaient pas de comprendre la complexité de mes explications. Je sais que, plusieurs fois, vous vous êtes fait l’avocat du diable pour provoquer ma réaction. Permettez-moi, pour conclure, de poser cette question très simple : comment pouvons-nous comprendre notre vie si nous ne voulons pas comprendre l’histoire de nos trois premières années, l’histoire du temps où notre cerveau s’est structuré ?
Quoique je déplore la résistance et les oppositions contre mes efforts pour approfondir notre connaissance de l’enfance, je peux quand même très bien comprendre les motifs qui suscitent cette résistance. Pour la plupart des gens (pas pour une minorité), il est absolument insupportable d’éprouver de l’empathie pour l’enfant qu’ils étaient auparavant, de se souvenir de la souffrance causée par leurs parents et leurs éducateurs. Une fois sortis de cette situation de souffrance, ils ont tout fait pour l’oublier, et ils ne veulent à aucun prix se rappeler leur impuissance. Quant à moi, je choisis précisément ce que la plupart des gens refusent : je choisis de ressentir cette impuissance d’un enfant sage et bien éduqué, afin de pouvoir comprendre ce qui s’est passé pour moi et pour les autres. Si je me suis trompée, l’avenir ne manquera pas de nous le montrer.

L’abus sexuel sur mineurs d’âge.

L’abus sexuel sur mineurs d’âge.

par J.-Y. HAYEZ, et E. de BECKER

(Paru dans Encyclopédie Médico-chirurgicale.) avec la collaboration juridique de D. Vrignaud

 

Sur le terrain, l’abus sexuel revêt de nombreuses formes cliniques, répond à des motivations très variées, et est susceptible de traitement diversifiés, adaptés à chaque situation. Nous devrons donc nous limiter à décrire quelques modalités principales, en faisant appel à la créativité du lecteur pour comprendre et prendre en charge ce qui s’en écarte.

 

1. Définition et limites du champ étudié.

Nous référant à Kempe (7) , par  » abus sexuels sur mineurs d’âge  » nous entendons l’implication dans des activités sexuelles, surtout par des adultes qui y recherchent principalement leur plaisir personnel, de mineurs d’âge encore immatures et dépendants, c’est-à-dire incapables de comprendre suffisamment le sens de ce qui leur est proposé et donc d’y donner un consentement éclairé. Celui-ci est souvent altéré par les limitations cognitives du mineur, qui répond à la sollicitation à partir de ses propres besoins et de ses références vécues. Il l’est aussi par la contrainte que fait peser l’adulte dont le mineur dépend ou se sent dépendant : celle-ci brouille sa lucidité et réduit l’autonomie de ses réponses.

On peut catégoriser les abus sexuels selon de nombreux critères. Il est classique de distinguer l’inceste abusif et l’abus sexuel externe ( acte de pédophilie ) selon que l’auteur de l’abus est un parent du mineur ou un étranger à sa famille; toutefois ce dernier est souvent un familier du mineur.

En plus des adultes, des adolescents, voire des enfants, peuvent, eux aussi, exercer des violences sexuelles sur des personnes de tous âges et notamment sur des plus jeunes qu’eux (1). Pour la majorité d’entre eux cependant, ce moment de violence s’inscrit dans le contexte d’un développement psychologique tumultueux ou de conflits affectifs en quête d’exutoire. Et la réaction de l’entourage oriente grandement leur évolution.

Quant à la description des activités engagées, on peut se référer aux spécifications du droit pénal; on doit cependant se garder d’attribuer automatiquement à une progression des délits en gravité pénale une même valeur en  » gravité vécue « .

 

2. Le fonctionnement psychologique des protagonistes de l’abus.

2.1. Les agents directs de l’abus :

Le plus fréquent de tous, c’est le parent (2) incestueux insatisfait de soi, habité par des sentiments d’infériorité et d’échec, notamment en matière sexuelle, et qui cherche en l’enfant une compensation, une illusion de réussite. L’ensemble de sa famille est souvent comme lui, triste et dépressif, replié sur soi. Après, on trouve le parent incestueux  » fusionnel « , qui veut prolonger indéfiniment son vécu oedipien trouble d’enfant où il a lui-même baigné au moins dans une ambiance incestueuse. Puis, il y a les besoins impérieux de plaisir ou/et de pouvoir qui jaillissent de familles chaotiques, où les pulsions de chacun n’ont jamais été vraiment socialisées. Enfin, il y a les parents abuseurs tout-puissants, tyrans domestiques pour qui l’enfant est une chose taillable et corvéable à merci.

Les pédophiles peuvent être porteurs des mêmes caractéristiques psychologiques : insatisfaction de soi qui va jusqu’à la carence affective … toute-puissance qui peut aller jusqu’à la prédation et à la destruction meurtrière. Plus souvent que chez les parents incestueux, on trouve chez eux des structures perverses.

Tant les agents de l’inceste que les pédophiles apprennent à reproduire les premiers plaisirs expérimentés et deviennent dépendants de leur objet, à l’instar des alcooliques ( dynamique d’assuétude ).

2.2. L’enfant entraîné dans l’abus.

Dans la majorité des cas, c’est  » n’importe qui  » quant à sa structure psychologique, et il est légitime de lui reconnaître le statut de  » victime « , car il n’a été ni provocateur, ni fondamentalement coparticipant aux plaisirs que connaît l’abuseur. Dans une minorité de cas, il existe cependant des enfants carencés affectifs, avides de transgressions, ou/et pervers ou déjà pervertis, qui consentent à ce qui leur arrive, y trouvent du plaisir, voire provoquent l’adulte : à remarquer néanmoins que, pour exister, cette catégorie d’enfants a droit à l’éducation et ne peut en aucun cas être déclarée principale responsable de l’abus!

2.3. Les témoins silencieux.

Il est assez rare que l’abus ne soit strictement connu que de l’agent direct et de l’enfant : lors d’inceste, la mère – ou d’autres familiers – savent partiellement, et adoptent une position de déni, par crainte ou/et par dépression. Quant au pédophile, il n’est pas rare que son entourage soit intrigué par son attraction pour les enfants, mais ne cherche pas à en savoir plus, voire le couvre par la suite.

 

3. Les signes qui évoquent et/ou révèlent l’abus.

Dans la plupart des situations, c’est un faisceau d’indicateurs qui, par leur convergence, finissent par induire chez les intervenants une  » intime conviction  » qu’un abus a eu lieu. Celle-ci n’est que rarement de l’ordre de la certitude absolue et objective, à partir du traumatisme physique constaté et investigué.

Nous ne décrirons que ceux des indicateurs qui émanent directement de l’enfant, étant bien entendu que tant les autorités judiciaires que les équipes psycho-sociales ont à investiguer d’autres témoignages dans l’entourage de l’enfant.

– Un premier groupe évocateur sont des signes comportementaux, malheureusement peu spécifiques et à interpréter en référence à la culture de la famille de l’enfant et de sa société. Au début, on peut retrouver les manifestations d’un syndrome de stress post- traumatique (3) (surgescences d’angoisses, troubles du sommeil, …) (5). Il existe souvent aussi des signes de dysrégulation sexuelle marquée soit par une inhibition excessive ( peu fréquent ), soit, souvent, par une érotisation des attitudes et des conversations ainsi que par l’étalage de connaissances sexuelles inappropriées pour l’âge. Au fil du temps, il est fréquent que s’installe un  » syndrome d’accommodation  » : l’enfant se robotise, clive sa souffrance et s’en détache à l’avant-plan, mais sa joie de vivre est altérée.

– Le discours du mineur sur l’abus constitue l’indicateur-clé si l’entretien avec lui est réalisé dans des conditions de grande rigueur. Dans la majorité des cas, les révélations sont tardives. Chez les enfants en âge préscolaire, elles se réalisent de façon accidentelle, innocente ou encore sous l’effet d’un stimulus évocateur ( par exemple, l’enfant mimant une scène sexuelle avec une poupée ou invitant un familier à reproduire certains gestes, dans des circonstances analogues à celles de l’abus ).

Les enfants plus âgés et les adolescents sont plus secrets, plus prudents, voire ambivalents; leurs révélations sont intentionnelles et destinées à un confident estimé digne de confiance.

Pour beaucoup de mineurs, l’évocation verbale de l’abus ne se fait pas sans affects ( principalement autour de la honte d’être découvert et de l’angoisse d’être sanctionné ou de trahir un secret ). Cet embarras est souvent visible et modifie la dynamique et le contenu du discours.

L’examen physique devrait être systématique et rapidement effectué s’il y a eu relation sexuelle récente, pour sa part contributive au diagnostic. Il devrait être mené de manière telle qu’il participe au processus de réhumanisation du corps non respecté et/ou blessé de l’enfant.

4. Les conséquences de l’abus.

Toute maltraitance sexuelle laisse une trace dans l’histoire du sujet, mais comme chaque évolution est unique et sous la dépendance de multiples paramètres, il s’avère bien délicat d’en définir le destin à long terme, depuis la destruction persistante et diffuse de l’être jusqu’à la cicatrisation. Certes, médecins et psychothérapeutes rencontrent des troubles structuraux et leurs manifestations comportementales les plus variées ( angoisses diffuses, dépression, troubles des conduites, tentatives de suicide, …), qu’ils peuvent attribuer pour une part au moins à l’abus. Mais la majorité des anciennes victimes ne consulte pas et c’est probablement parmi celles-ci qu’existe le plus de résilience. Beaucoup d’auteurs estiment que la destructivité de l’abus est d’autant plus grande et persistante que l’organisation préalable de la personnalité du mineur est déjà problématique; il existe une grande différence d’âge avec l’abuseur et/ou un lien de parenté avec celui-ci; il en va de même si, depuis toujours, l’abuseur a avec l’enfant une relation de domination tyrannique; la contrainte a été forte; l’abus a duré longtemps ou/et a été fréquent; les effractions corporelles y ont été nombreuses; l’abus a eu lieu au domicile de l’enfant; l’enfant a rencontré silence, indifférence ou incrédulité quant il a appelé à l’aide; la soi-disant prise en charge ultérieure n’a été qu’un leurre : reproches et/ou absence de protection de la part de la famille ou manque d’engagement de celle-ci dans le processus thérapeutique,  » seconde victimisation  » du fait des institutions.

 

5. Les interventions de remédiation.

Selon les pays, elles sont essentiellement ou principalement soit judiciaires, soit socio- thérapeutiques, le judiciaire n’intervenant par la suite que si nécessaire; il s’en suit une coexistence clivée ou une coopération de ces deux Instances.

Pour la commodité de l’exposé, nous décrirons séparément ce qu’il en est des objectifs et du travail de chacune d’elles.

5.1. L’intervention judiciaire.

5.1.1. Principes du Droit français en la matière : ses interactions avec la société ( D.Vrignaud ). (4)

En matière de sexualité, le nouveau Code Pénal reprenant les différentes évolutions depuis le Code Napoléon, s’écarte résolument de toutes notions morales ou religieuses quant à la définition des infractions à caractère sexuel. De fait, seule une sexualité s’exerçant sur autrui en l’absence de consentement réel ou éclairé ( atteinte sexuelle sur mineur de quinze ans ) ou contre le consentement d’autrui ( agressions sexuelles ) est susceptible de trouver une qualification pénale et une sanction publique.

Cette approche du comportement criminel constitutif d’un trouble à l’ordre social constitue l’unité profonde du droit de sanctionner et le seul critère du droit pénal.

Depuis une quinzaine d’années, la Justice Pénale est, en France, fortement interpellée pour sanctionner l’auteur et, peut-être, réparer la victime d’abus sexuels et notamment d’abus sexuels commis sur des mineurs dans leur milieu de vie naturel. C’est dans ce contexte de pénalisation que le signalement et la judiciarisation, obligation à laquelle ne sont pas tenus les professionnels soumis au secret professionnel, obère l’obligation générale d’aide, assistance et protection à toute personne en danger.

Cette pression politico-sociale repose non, sur une augmentation établie de ce type de crime, mais sur une modification des représentations de l’enfant et de la famille et illustre le délitement des responsabilités politiques et familiales au profit d’un mode de résolution pénale du trouble créé. Au-delà du comportement constitutif de l’infraction, les éléments liés à l’éventuelle dangerosité de l’auteur ou la qualité de la victime interviennent dans le traitement pénal du criminel. Ainsi les circonstances de minorité et le lien de dépendance psychoaffective existant entre l’auteur et la victime conduisent-elles à une forte aggravation des peines encourues et prononcées.

Par ailleurs, les mesures de sûreté ou d’obligation de soins sont-elles de plus en plus spécifiquement applicables aux délinquants sexuels. La fonction rétributive de la peine fait place à une fonction sécuritaire, réparatrice, voire thérapeutique. Les risques de confusion entre la sphère publique ( sanction d’un comportement abusif ) et la sphère privée ( accessibilité aux soins, à la réparation, voire au pardon ) sont très présents et remettent en cause la fonction première du droit : Séparer.

5.1.2. Fonctionnement sur le terrain.

Là où l’on se centre sur l’intervention judiciaire, l’on considère que le devoir d’assistance à personne en danger passe nécessairement et rapidement par un signalement aux autorités répressives au moins des cas avérés, si pas déjà des suspicions. Ces autorités se chargent des investigations nécessaires et visent essentiellement l’obtention d’aveux, si les faits s’avèrent fondés, et la sanction pénale du coupable. La protection de la victime est censée être obtenue via l’emprisonnement du coupable et l’effet dissuasif de la peine. On se réfère donc à l’idée que la confrontation à la loi de la cité est inéluctable et ne peut être faite que par l’Instance judiciaire; elle constituerait du même coup un rappel de la Loi symbolique pour tout le monde et une première réparation pour la victime (2)

Les autorités répressives n’ont pas la responsabilité statutaire des interventions socio-thérapeutiques dont nous parlerons par la suite : il leur arrive donc, soit de les ignorer, soit de faciliter la mise en place de certaines de celles-ci, comme la thérapie des abuseurs emprisonnés. En vertu du principe démocratique de présomption d’innocence, nombreuses sont les situations où ces autorités répressives se doivent de prononcer un non- lieu, faute de preuves tangibles suffisantes à leurs yeux; par exemple, entre autres, actuellement le statut de preuve légale reconnu à une parole d’enfant reste aléatoire.

Les autorités répressives associent inconstamment les Tribunaux pour mineurs à leur action. Elles devraient pourtant le faire plus souvent, et en tout cas, si elles-mêmes prononcent un non-lieu dans le cadre d’un doute. En effet, les Tribunaux pour mineurs ont le pouvoir de protéger le mineur, même dans les cas où les poursuites répressives sont abandonnées.

Même s’il peut paraître  » normal  » et séduisant de s’adresser aux autorités judiciaires répressives, dans ces cas où les délits commis apparaissent ignobles, il ne faut donc pas perdre de vue les limites liées à leur action (5)

5.2. Les interventions socio-thérapeutipues : synthèse des méthodes et objectifs.

Nous allons en exposer les principaux en distinguant, quelque peu artificiellement, une phase à visée d’évaluation diagnostique, puis une autre à visée de traitement.  » Traitement  » doit être pris ici dans l’acception très large de management : il se répartit en interventions sociales et en rencontres de paroles.

Les objectifs des équipes psycho-sociales – restauration des personnes et des liens – sont largement différents de ceux des autorités judiciaires – récolte de preuves et sanction pour les autorités répressives, protection de l’enfant en danger pour les Tribunaux pour mineurs -. Toutefois, la forme externe de leurs interventions, voire une petite partie des objectifs, peut parfois être identique (6)

5.2.1. La phase d’évaluation diagnostique.

– L’enfant qui a commencé à parler ou à montrer sa souffrance, a besoin de se sentir  » pris  » dans une ambiance de bienveillance, d’intensité dans l’investissement de sa personne, et d’efficacité dans l’organisation des institutions qui prétendent l’épauler ( E-R-M ) : toutes conditions nécessaires à ce qu’il ne se rétracte pas, parfois définitivement, par angoisse et désespoir (10)

– S’il y a première révélation, faite ou soi- disant faite à un premier confident de fiabilité variable, elle doit être vérifiée rapidement par une Instance spécialisée et compétente ( E-R-M ). L’évaluation par celle-ci sera soignée, détaillée, non traumatisante pour l’enfant et menée en référence à des techniques modernes : canevas d’entretien ad hoc (8), appliqué néanmoins avec souplesse eu égard à la dynamique affective et aux intérêts spécifiques de chaque enfant; analyse du discours de celui- ci via des grilles validées (10) ; prise précoce en vidéo au moins d’un entretien-clé, etc …

Dans la perspective des actions psycho-sociales futures, l’évaluation porte aussi bien sur la connaissance détaillée des faits et la crédibilité de l’enfant (E-R-M) que sur la personne de celui-ci et les ressources et faiblesses supposées à sa famille et son environnement (E-M). La démarche évaluative inclut de facto l’enfant, et, au-delà de lui, l’environnement qui le connaît bien, ainsi que sa famille ( éventuellement E-R, pour les faits, et E-®-M pour la connaissance des personnes ).

5.2.2. La phase de traitement : les interventions sociales.

– La plus systématique consiste à protéger l’enfant contre toute récidive de l’abus (E-R- M) et, si possible, contre les pressions négatives dont il pourrait être l’objet (E-M). Elle passe parfois par un éloignement de l’enfant, souvent par un réaménagement du quotidien et des attitudes, convenu avec ses parents, et toujours par une vérification soigneuse de ses nouvelles conditions de vie.

– En cas d’inceste, un écartement transitoire de l’abuseur vise les mêmes objectifs et a valeur de sanction négative (E-R-M); celle-ci peut néanmoins être négociée par les seules équipes psycho-sociales, sous la forme d’actes de réparation consentis par l’ex-abuseur.

– Les familles défavorisées doivent recevoir l’aide socio-matérielle dont l’absence avait peut-être prédisposé à l’inceste.

– Enfin, en cas d’inceste (7), il est utile d’encadrer la famille par un  » petit groupe de vigilance continuée « , formé de l’un ou l’autre familier et professionnel, avec une double intention de solidarité/soutien et de vigilance (1)

5.2.3. La phase de traitement : les rencontres de paroles.

– Quant à leur statut, celles-ci sont soit des psychothérapies, demandées d’emblée ou après un certain temps, par tel individu ou (sous-) groupe familial mêlé à l’abus, soit des entretiens demandés par les intervenants. On peut adjoindre à ces derniers les entretiens de contrôle psycho-social, demandés par les autorités répressives pour suivre le devenir des abuseurs libérés.

– Quant à leurs objectifs, psychothérapies et entretiens visent indistinctement l’écoute empathique; le partage d’idées et d’informations ( sur la sexualité, la culpabilité, la Loi et la liberté, etc …); une réénonciation des interdictions fondamentales; un entraînement plus efficace à la protection de soi ou/et des autres, ou à la discipline de soi ( pour l’abuseur ); un encouragement à la réalisation du potentiel positif, humainement acceptable, présent en soi; et, en cas d’inceste et dans la mesure de ce qui est acceptable pour chacun, une restauration de l’estime envers les autres membres de la famille.

– Quant aux partenaires qu’ils incluent, dans les cas d’inceste, on gagne souvent à procéder graduellement : d’abord thérapies ou entretiens individuels ( pour l’enfant abusé, le ou les parents non-abuseurs, l’ex-abuseur (8), la fratrie ), puis entretiens destinés à des dyades fonctionnelles ( enfant abusé-parent non abuseur; couple d’adultes, etc …), pour arriver à des entretiens avec toute la famille nucléaire ( si l’ex-abuseur y collabore positivement et si l’enfant abusé l’accepte ), voire avec la famille et son groupe de vigilance continuée ( cfr supra ). Parallèlement, des thérapies de groupe pour enfants, pour exabuseurs, etc, peuvent rendre d’appréciables services.

– Quant aux méthodes et représentations de l’être humain dont elles s’inspirent, ces rencontres de paroles gagnent souvent à se référer à plusieurs écoles de pensée : par exemple psychanalyse ou/et néo-rogérianisme lorsque l’on se centre sur l’écoute; cognitivo- behaviorisme lorsque l’on informe ou/et que l’on demande des modifications comportementales, systémique lorsque l’on travaille les liens familiaux et sociaux, etc …

5.3. Applications d’un traitement psycho-social initialement seul à l’oeuvre.

5.3.1. Révélation d’un inceste à un tiers extérieur à la famille.

Supposons qu’après des mois, si pas des années de silence, un enfant finisse par révéler à un tiers que son père abuse de lui. Ce confident de première ligne (9) écoute l’enfant, le soutient et le rassure sur le fait qu’il va être aidé; il considère comme sa responsabilité de répondre dans la durée à la confiance de l’enfant et interpelle donc rapidement une équipe psycho-sociale spécialisée dans la lutte contre la maltraitance. Celle-ci analyse d’abord minutieusement le contexte de la demande ( enjeux, conflits éventuels, …), puis reçoit l’enfant pour un ( ou plusieurs ) entretien(s) de révélation, destiné(s) à ce qu’elle s’imprègne d’une conviction sur les faits ou au contraire en élimine raisonnablement la possibilité. Outre la constitution de cette conviction et l’approche de la personnalité de l’enfant et du fonctionnement de sa famille, l’équipe doit se faire une idée sur une  » capacité protectrice  » de l’enfant émanant de la famille et/ou des institutions que l’on mobiliserait (P+, ?, -) ainsi que sur une capacité de la famille à collaborer à un programme d’aide psycho-social (C+, ?, -).

Dans ces cas d’inceste, les équipes font l’hypothèse raisonnable qu’un peu moins de 20% des familles s’avéreront par la suite ouvertes à la collaboration et capables de protéger l’enfant contre la récidive (C+ P+), 60% arriveront, spontanément ou sous contrainte institutionnelle, à une certaine protection contre la récidive mais sans collaboration profonde à un traitement (C- P+) et un peu plus de 20% seront estimées incapables de collaboration et de protection (C- P-).

Pour les familles (C+ P+), l’équipe psycho- sociale elle-même se confronte aux parents, et cherche à obtenir la reconnaissance des faits et à stimuler le désir de fonctionner  » plus humainement à l’avenir « . Si l’adhésion de la famille se vérifie stablement elle applique le traitement déjà décrit.

Si la famille fonctionne d’emblée ou se replie dans la catégorie C- P+, l’équipe fait appel aux autorités judiciaires (10) (répressives ou/et centrées sur le Tribunal des mineurs ) et s’efforce de constituer avec elles une véritable coopération.

Par la suite, la répartition du travail entre les deux Instances sera variable, chacune ayant ses priorités. Il est probable cependant que, dans le cadre de l’aide contrainte, des intervenants psycho-sociaux resteront chargés d’entretiens de paroles avec tel ou tel membre de la famille, voire son entièreté : si les résistances opposées à ces tentatives de dialogue sont intenses, on parlera de denial work (4). Dans d’autres cas, la confiance finit par s’installer et de vraies demandes d’aide peuvent surgir.

Il arrive enfin que l’équipe acquière l’intime conviction que, si elle était interpellée, la famille en question fonctionnerait dans la catégorie C- P-, et même que la situation de l’enfant s’aggraverait. Dans ce contexte, il est d’ailleurs fréquent que celui-ci demande à se soulager en parlant, mais supplie qu’  » on ne fasse rien « .

Face au cruel dilemme éthique qu’elles éprouvent alors, certaines équipes recourent quand même au signalement judiciaire : toutefois, si leur spéculation avait été fondée, les résultats sont bien plus souvent stériles que positifs. D’autres optent pour un  » non-interventionnisme actif  » (6) : différemment de la confrontation à la famille; contact maintenu avec le mineur, voire avec l’un ou l’autre membre du réseau social de la famille; recherche patiente d’une éventuelle porte de sortie.

.5.3.2. Le traitement en cas de pédophilie.

Le traitement de l’enfant abusé dans ce contexte et de sa famille s’inspirent fort de ce qui a déjà été esquissé. En outre, il faut examiner si des traits plus structuraux de carence affective, de désir de transgression, voire de perversion, n’existent pas chez cet enfant et n’appellent pas un traitement spécifique.

Le traitement spécifique du pédophile présente de nombreuses difficultés, surtout lorsque son comportement est chronifié. D’abord, en cas de pédophilie, l’immense majorité des équipes psycho-sociales signale la situation aux autorités judiciaires répressives. Si celles-ci estiment les faits fondés, une partie du traitement a donc lieu en prison, puis est susceptible de rester sous contrôle judiciaire après libération. Veillons alors à ne pas appeler trop vite  » psychothérapies  » les éventuels entretiens de nature psychologique qui ont lieu dans de telles conditions, à ne pas les présenter comme des gages de libération : nous prônons un large clivage du travail psycho-social et de la démarche propre des autorités judiciaires, tout en espérant que celles-ci facilitent la mise en place de celui- là.

Quant à ce travail, sa possible réussite est inversement proportionnelle à l’intensité du noyau structural pervers ou/et de la dynamique d’assuétude du pédophile : dans les cas peu ou moyennement graves, il faudra souvent combiner psychothérapies ( ou entretiens! ) d’introspection et d’autres d’inspiration cognitivo-behavioriste, et, si possible, constituer un petit groupe de vigilance continuée dans l’entourage du pédophile.

Pour les cas les plus graves, hélas et actuellement nous devons faire un pronostic d’incurabilité, et donc les garder écartés de la société, ou assortir leur éventuelle libération d’un contrôle social très strict de leurs fréquentations voire de l’acceptation par eux d’une médicamentation anti-androgénique …

Enfin, si le pédophile fait l’objet d’un non- lieu de la part des autorités judiciaires, voire s’il échappe à toutes poursuites, assez rares sont ceux qui, torturés de l’intérieur, s’adressent spontanément à un thérapeute : à celui-ci, alors, à faire preuve de déontologie – il ne peut pas s’engager au secret professionnel absolu! – et de modestie : redisons une fois encore que la combinaison de plusieurs sources d’inspiration psychothérapeutique est souvent la seule voie vraiment payante.

 

6. En guise de conclusion : impasses et effets pervers possibles.

– D’abord, on peut s’interroger sur l’énorme intérêt contemporain de tous pour l’abus sexuel sur mineurs d’âge. Les motivations officielles à y faire face, c’est-à-dire à combattre un mal particulièrement injuste, ne sauraient tout expliquer, pas plus que des considérations superficielles sur le sensationnalisme des média, le voyeurisme des masses ou l’activisme démonstratif des politiciens.

On doit également s’interroger sur l’Inconscient collectif, et le retour d’un Sur- Moi répressif sélectif, après deux ou trois décennies de libéralisme sexuel tous azimuts. On doit penser aussi aux intérêts commerciaux en jeu, dirigés vers des cibles que, sur d’autres continents, on nomme des survivors, perpétuels consommateurs de soins. Enfin, l’on peut se demander si cette focalisation sur une des misères spécifiques de l’enfant ne cache pas tout ce que, par ailleurs, on ne fait toujours pas pour lui; symétriquement, la désignation d’un bouc-émissaire de choix, le pédophile, empêche de penser a bien d’autres sources d’insatisfactions sociales!

– Ensuite, on peut mettre en question une présentation fréquente de l’abus sexuel comme un drame limité à deux acteurs : d’une part, un agent adulte, sorte de  » monstre  » à qui la société ne parle plus, et dont elle veut oublier l’ambivalence, la culpabilité et la part de richesses humaines qu’il porte souvent avec soi … d’autre part, un enfant, toujours pure victime et destiné à rester traumatisé à vie! Or, même si tous les enfants doivent être éduqués et ne peuvent jamais porter la responsabilité principale de l’abus, tous ne sont pas de pures victimes! Par ailleurs, beaucoup cicatrisent leurs plaies, surtout s’ils sont écoutés et efficacement aidés.

En outre, dans cette présentation dyadique, on veut oublier la coresponsabilité fréquente d’un entourage indifférent ou enclin à la politique de l’autruche. Comme on veut oublier que les institutions judiciaires ou/et psycho-sociales sont assez souvent à l’origine d’une  » victimisation secondaire  » parfois plus cruelle que les dégâts de l’abus (9)

– Enfin, nos sociétés ont misé sur la remédiation à l’abus par la mise en place d’institutions  » lourdes « . Qu’elles soient judiciaires ou psycho-sociales, nous nous confrontons toutefois à la pauvreté de leurs moyens quantitatifs, qui les condamnent à ne gérer que le  » sommet de l’iceberg « . Bien que nos propositions laissent provisoirement en suspens de très délicates questions d’appréciation des critères, n’est-il pas temps de revoir notre politique, en ne destinant à une prise en charge centrale par les institutions spécialisées que les cas les plus graves ou/et les plus récidivants? Quant aux autres, bien plus nombreux, il faudrait les laisser aux mains d’institutions plus légères, plus directement accessibles, formées et soutenues par les institutions spécialisées; et il faudrait relancer la solidarité sociale pour que, en réseau, davantage de soutien émane des milieux de vie eux-mêmes.

 

Bibliographie.

[1l. BARUDY J.,
La douleur invisible de l’enfant,
Erès, 1997, 219-239.

[2]. BLOT M.,
La fonction répressive dans le traitement judiciaire des abus sexuels intrafamiliaux,
in Gabel M., Lebovici S., Mazet P., éd. Le traumatisme de l’inceste, Paris, PUF, 1997, 177-188.

[3]. FRENKEN J.,
Treatment of incest perpetrators : a five-phase model,
Child abuse and neglect, 1994, 18-4, 357-366.

[4]. FURNISS T.,
The multi-professionnal handbook of child sexual abuse,
London, Routledge, 1993, 278-315.

[5]. HAESEVOETS Y.-H.,
L’enfant victime d’inceste,
Bruxelles, De Boeck Université, 1997, 91-140.

[6]. HAYEZ J.-Y., de BECKER E.,
L’enfant victime d’abus sexuel et sa famille : évaluation et traitement,
Paris, PUF, 1997, 244-253.

[7]. KEMPE H.,
Sexual abuse : another hidden pediatric problem,
Pediatrics, 1978, 62, 382-392.

[8]. MARIAGE C.,
Guide de l’entretien avec l’enfant, Paris, dossiers du CNEF, Ministère de l’Intérieur, 1992.

[9]. MARNEFFE C.,
Les abus sexuels de l’enfant : prétexte à un retour de la répression sexuelle, Acta psychiat. belg., 1995, 358-368.

[10]. VAN GIJSEGHEM H.,
L’enfant mis à nu. L’allégation d’abus sexuel. La recherche de vérité,
Montréal, Ed. du Méridien, 1992, 15-32 et 67-100.

Textes en option.

Texte 1 : à ajouter après l’alinéa 3.1.

3.2. Les diagnostics différentiels.

– Si l’on se réfère au comportement de l’enfant, beaucoup de ceux qui présentent les signes d’un stress chronique post-traumatique sont agressés répétitivement par d’autres sources traumatiques qu’un abus sexuel : tous méritent néanmoins la sollicitude de l’adulte témoin de leur souffrance.

Une sexualité compulsive, grinçante, trop ostensible, peut être le fait de certains enfants névrosés, tout comme son inverse : pudeur et inhibitions anormales. Certains enfants hypersexualisés – très hédonistes – le sont parce qu’ils sont élevés dans une ambiance très laxiste, sans plus. Certains enfants d’âge préscolaire sont très  » pulsionnels  » et peuvent faire des offres sexuelles à l’adulte sans autre raison que leur organisation développementale du moment.

– Si l’enfant a spontanément révélé les faits, et que l’on se pose la question de la crédibilité de ses dires, on doit se souvenir que, dans la population générale, il n’y a que 3 à 8% de fabulations et mensonges, qui sont surtout le fait de certaines catégories, le plus souvent repérables par les interviewers spécialisés : enfants très jeunes, psychopathes, jeunes adolescents quelque peu carencés affectivement … Le pourcentage de non-crédibilité atteint facilement 50% lorsque c’est un parent qui amène l’enfant, surtout un très jeune, dans le cadre d’un litige conjugal.
Texte 2 : pourrait prendre place après 5.3.1. et avant
 » Le traitement en cas de pédophilie « .

5.3.2. Suspicions ou certitudes d’inceste référées par un parent-témoin.

A côté des parents fiables dont nous ne parlerons pas, nous distinguons :

– Certains parents qui vivent une  » signification dramatisée  » (6) ; parents globalement honnêtes, mais anxieux et suggestibles qui donnent une interprétation excessive à certaines attitudes de leur partenaire.

– D’autres, surtout dans les situations de conflits graves liés à la séparation, qui apparaissent s’être emparés du corps et/ou du discours de l’enfant. Ils sont amoraux, au moins dans ce champ ou/et porteurs de problèmes émotionnels variés, et bien souvent sous l’emprise des membres de leur famille d’origine.

Quoiqu’il en soit, dans la démarche évaluative, mieux vaut s’abstenir d’un premier entretien réunissant ce parent témoin et l’enfant. L’équipe rencontre d’abord celui-là séparément et explore sa fiabilité. Puis, selon le degré d’intensité de sa conviction, elle rencontre l’enfant dans la perspective de recueillir une parole qui lui soit personnelle. Ce qui s’en suit est variable pour peu que la conviction de l’équipe gagne en intensité, la suite de la prise en charge devient similaire à ce qui est décrit dans le paragraphe précédent. Dans les cas inverses, on n’abandonne pas pour autant l’enfant victime d’un excès d’emprise, et on associe souvent l’autre parent, suspecté à tort, au processus d’aide.

 

Texte 3 : pourrait figurer après 5.3.2.  » Le traitement en cas de pédophilie « .

5.3.4.  » Simples  » suspicions émanant de professionnels de première ligne.(11)

Soit un comportement suspect (signes de stress post-traumatique; moments de dysrégulation sexuelle ) remarqué par l’instituteur de l’enfant. Les institutions socio-thérapeutiques spécialisées recommandent alors souvent que :

– L’adulte-témoin fasse preuve d’une grande discrétion (ne pas effaroucher l’enfant; ne pas convoquer intempestivement le parent témoin; ne rien ébruiter ), qu’il fasse vite part de ses suspicions à une équipe psycho- sociale spécialisée et qu’il se constitue alors un petit groupe d’évaluation.

– Celui-ci peut prendre des dispositions pour approcher et  » apprivoiser  » l’enfant : observation plus fine et entretiens qui, à travers des histoires racontées ou plus directement, évoquent progressivement la possibilité de l’abus et des craintes et résistances probablement éprouvées à l’idée de le révéler … et encouragent l’enfant à être vrai.

– Le groupe d’évaluation peut également interpeller, toujours discrètement, d’autres témoins de la vie de l’enfant et de sa famille et partager ses préoccupations avec eux. Dans certains cas, il peut décider d’y inclure le parent estimé non-abuseur.

– Selon que cette collecte d’informations progresse vers une révélation claire et fiable, le maintien de la suspicion, ou la diminution ou la disparition de celle-ci, le groupe peut se constituer un chronogramme qui planifie son action : appel ou non aux autorités judiciaires, confrontation ou non à la famille, maintien ou non d’un contact avec le mineur ( tels sont les trois grands axes, non organiquement liés les uns aux autres, au long desquels il lui faudra s’organiser )

Résumé.

L’article définit d’abord l’abus sexuel sur mineurs d’âge, et discute les limites de la définition. Puis, il décrit le fonctionnement psychologique des protagonistes de l’abus, les indicateurs de celui-ci, et les perturbations psychiques qui en résultent chez le mineur.

L’article décrit ensuite les grands modèles de remédiation, judiciaire ou psycho-social; à propos de ce dernier, il décrit deux axes dans le traitement : interventions sociales et rencontres de paroles, et les applique aux deux grands paradigmes que sont l’inceste et la pédophilie.

L’article se termine par quelques considérations critiques sur le discours social et les organisations institutionnelles contemporaines à propos de l’abus sexuel.

 

– Notes. –
Jean-Yves Hayez, pédopsychiatre, docteur en psychologie, responsable de l’Unité de pédopsychiatrie, Cliniques Universitaires Saint Luc, 10, avenue Hippocrate à B-1200 Bruxelles.

  1. de Becker, pédopsychiatre et psychothérapeute au département  » Enfants  » du service de Santé mentale Chapelle-aux-Champs de l’UCL à Bruxelles.

(1).  Rappelons-nous cependant que la majorité des activités sexuelles entre mineurs ne participent pas de l’abus ( jeux sexuels, d’initiation, passions amoureuses, …).

(2).  Père ou tenant-lieu de père; oncle; grand- père et, plus rarement, leurs équivalents au féminin. A noter que l’inceste dans la fratrie – fréquent – pose de multiples problèmes d’interprétation, que nous ne pourrons pas développer par manque de place : parfois proche d’un inceste parental – vu le statut de l’agent le plus actif -, parfois proche d’une sexualité pédophilique brutale, parfois jeu sexuel – ou/et amoureux – librement et bilatéralement consenti.
(3).  Il existe cependant des exceptions à la baisse à cette ambiance émotionnelle tendue : les très jeunes enfants qui ont été confrontés à des expériences sexuelles sur un mode ludique, des enfants plus âgés qui peuvent se montrer maîtres d’eux et capables d’une communication affectivement neutre et détaillée. Il en existe aussi, plus rarement, à la hausse, chez de très jeunes enfants violentés et qui se seraient sentis menacés de destruction totale.

(4).  D. Vrignaud, Substitut Général près la Cour d’Appel d’Amiens.

(5).  Soyons réalistes : peu de cas poursuivis sont vraiment sanctionnés, et l’enfant se trouve souvent renvoyé à l’horreur de l’abus, avec le sentiment d’inutilité de sa seule parole; quand sanction pénale il y a, elle est parfois très – trop? – lourde, et le sort psychologique ultérieur des protagonistes n’est pas assez pris en compte; certaines interrogations et/ou confrontations en Justice sont parfois traumatisantes pour l’enfant; il n’y a pas assez de coopération entre autorités répressives, Tribunaux pour mineurs et équipes psychosociales, etc.

(6). Lorsque ce sera le cas, nous indiquerons par les abréviations (E-R) une intervention et/ou un objectif qui peut être commun aux équipes psycho-sociales et aux autorités répressives. Les abréviations (E-M) désignent ce qui est commun aux équipes psycho-sociales et aux Tribunaux pour mineurs. Enfin, les abréviations (E-R-M) font référence à ce qui est commun aux équipes psycho-sociales et au monde judiciaire.

(7).  L’abuseur pédophile pourrait également en bénéficier dans son propre environnement.

(8).  A son sujet, le modèle décrit par J. Frenken nous semble un excellent paradigme (3)

(9). Dans notre contexte, nous supposons que des programmes d’informations et de prévention ont sensibilisé les intervenants de première ligne ( instituteurs, médecins généralistes, …) à tenir de telles positions; ils les ont aussi invités à rester actifs, ou à tout le moins vigilants, dans la suite du processus.

(10). Elle ne le signale cependant pas dans la précipitation, mais après avoir constitué une solide documentation ( entretiens de révélation ) qui, au fond, est de nature à faciliter la tâche des autorités judiciaires. Celles-ci, inévitablement, doivent procéder à des vérifications spécifiques, entre autres des dires de l’enfant, mais pourraient le faire sans multiplier indéfiniment les interrogatoires, et en permettant que l’enfant soit accompagné du confident de son choix.

(11). Les tenants du modèle judiciaire signalent parfois leur simple suspicion, ce qui, par la suite, introduit inévitablement davantage de violence faite à l’enfant pour obtenir, peut-être, sa part de révélation.

Jean-Yves Hayez, pédopsychiatre, docteur en psychologie, responsable de l’Unité de pédopsychiatrie, Cliniques Universitaires Saint Luc, 10, avenue Hippocrate à B-1200 Bruxelles.

  1. de Becker, pédopsychiatre et psychothérapeute au département  » Enfants  » du service de Santé mentale Chapelle-aux-Champs de l’UCL à Bruxelles.
  2. (1)  Rappelons-nous cependant que la majorité des activités sexuelles entre mineurs ne participent pas de l’abus ( jeux sexuels, d’initiation, passions amoureuses, …).

(2)  Père ou tenant-lieu de père; oncle; grand- père et, plus rarement, leurs équivalents au féminin. A noter que l’inceste dans la fratrie – fréquent – pose de multiples problèmes d’interprétation, que nous ne pourrons pas développer par manque de place : parfois proche d’un inceste parental – vu le statut de l’agent le plus actif -, parfois proche d’une sexualité pédophilique brutale, parfois jeu sexuel – ou/et amoureux – librement et bilatéralement consenti.

(3)  Il existe cependant des exceptions à la baisse à cette ambiance émotionnelle tendue : les très jeunes enfants qui ont été confrontés à des expériences sexuelles sur un mode ludique, des enfants plus âgés qui peuvent se montrer maîtres d’eux et capables d’une communication affectivement neutre et détaillée. Il en existe aussi, plus rarement, à la hausse, chez de très jeunes enfants violentés et qui se seraient sentis menacés de destruction totale.

(4)  D. Vrignaud, Substitut Général près la Cour d’Appel d’Amiens.

(5) Soyons réalistes : peu de cas poursuivis sont vraiment sanctionnés, et l’enfant se trouve souvent renvoyé à l’horreur de l’abus, avec le sentiment d’inutilité de sa seule parole; quand sanction pénale il y a, elle est parfois très – trop? – lourde, et le sort psychologique ultérieur des protagonistes n’est pas assez pris en compte; certaines interrogations et/ou confrontations en Justice sont parfois traumatisantes pour l’enfant; il n’y a pas assez de coopération entre autorités répressives, Tribunaux pour mineurs et équipes psychosociales, etc.

(6)  Lorsque ce sera le cas, nous indiquerons par les abréviations (E-R) une intervention et/ou un objectif qui peut être commun aux équipes psycho-sociales et aux autorités répressives. Les abréviations (E-M) désignent ce qui est commun aux équipes psycho-sociales et aux Tribunaux pour mineurs. Enfin, les abréviations (E-R-M) font référence à ce qui est commun aux équipes psycho-sociales et au monde judiciaire.

(7)  L’abuseur pédophile pourrait également en bénéficier dans son propre environnement.

(8)  A son sujet, le modèle décrit par J. Frenken nous semble un excellent paradigme [3].

(9)  Dans notre contexte, nous supposons que des programmes d’informations et de prévention ont sensibilisé les intervenants de première ligne ( instituteurs, médecins généralistes, …) à tenir de telles positions; ils les ont aussi invités à rester actifs, ou à tout le moins vigilants, dans la suite du processus.

(10) Elle ne le signale cependant pas dans la précipitation, mais après avoir constitué une solide documentation ( entretiens de révélation ) qui, au fond, est de nature à faciliter la tâche des autorités judiciaires. Celles-ci, inévitablement, doivent procéder à des vérifications spécifiques, entre autres des dires de l’enfant, mais pourraient le faire sans multiplier indéfiniment les interrogatoires, et en permettant que l’enfant soit accompagné du confident de son choix.

(11) Les tenants du modèle judiciaire signalent parfois leur simple suspicion, ce qui, par la suite, introduit inévitablement davantage de violence faite à l’enfant pour obtenir, peut-être, sa part de révélation.

Pédophilie et tolérance sociale

Pédophilie et tolérance sociale

 

 

 

par Marc-Alain Wolf, M.D

Le monde de la pédophilie est un monde clos et secret. On l’associe aujourd’hui à des crimes d’une brutalité stupéfiante. Que faire de cette orientation sexuelle déviante, de cette perversion considérée comme une maladie psychiatrique, de ce désir honteux, parfois meurtrier et qui n’a jamais été aussi épidémique et diabolisé qu’aujourd’hui ?

Toute sexualité se nourrit d’image et de réalité. Le pédophile qui a rarement choisi de l’être est assailli par son monde imaginaire, sollicité par des images extérieures qu’il recherche parfois activement, déchiré entre des pulsions qui le poussent à agir et des interdits aujourd’hui réactivés qui le freinent. Quelles réponses nos sociétés apporteront-elles à cette « fatale attraction » ? Ira-t-on jusqu’à généraliser les interventions directes (électriques, pharmacologiques ou chirurgicales) sur les imaginaires débusqués par la pléthysmographie pénienne ? Faudra-t-il abolir, à titre préventif, toute image d’enfant nu ?

 

L’enfant, être désiré et désirant

Bien des aveuglements ont dû être surmontés pour reconnaître l’enfant comme être désirant.

Jean-Claude Guillebaud (1998) signale pourtant qu’au XVIIe siècle les nourrices avaient l’habitude de masturber les petits garçons pour favoriser leur sommeil !

La tolérance sociale en matière de sexualité enfantine a connu, à travers les âges, toutes sortes d’avatars. On évoque, aujourd’hui, la sexualité précoce des adolescents. On questionne l’érotisation prématurée des comportements et des apparences au lendemain de la puberté.

Catherine Callico et Olivier Monssens (2001) observent que l’imagerie lolitesque se porte plutôt bien et que, malgré tous les scandales, une forme d’industrialisation du « fantasme nymphal » se développe dans nos pays. La presse ado témoignerait que cet attrait et cette vogue ne sont pas l’apanage des seuls mâles. Fantasme universel, écrivent encore ces auteurs, la nymphette et son indécente fraîcheur avaient été mises en quarantaine par l’actualité. Mais si la jeune adolescente ne craint plus d’apparaître comme désirable pour un homme momentanément séduit, son image devrait être désormais réduite «  à la simple expression d’un rêve éveillé ».

Être désirant, l’enfant est également, et de mille façons, un être désiré. Il y a le désir féminin, maternel, si doux et si chaste, du moins en apparence. Sans revenir sur les nourrices du XVIIe siècle, il y a bien une sensualité de la relation mère-enfant, que ce soit celle du nourrisson suçant le sein ou celle de la mère jouant avec le corps de son bébé ou de son enfant plus âgé. « Quand je le lave, le frotte, l’essuie puis le câline, écrit la romancière Marie Darrieussecq (2002), c’est consciemment que je m’interdis d’embrasser son sexe : je lui bécote le ventre à la place (…) Ventre à ventre, chaleur contre chaleur, mon amour maternel est d’abord pédophile, attirance passionnée pour son petit corps, besoin de m’en repaître ».

Certains délinquants sexuels rapportent avoir été « abusés » par des femmes. Ceci étant, la plupart des pédophiles sont des hommes et la quasi totalité des études consacrées à la pédophilie s’adressent à des hommes. Righton (1981) rapporte que les garçons de 13 ans et les filles de 12 ans exerceraient le plus grand attrait sexuel pour les pédophiles. Cet âge correspond à la puberté, c’est-à-dire à la maturité sexuelle biologique.

L’encadrement culturel ou religieux des premières relations sexuelles a beaucoup varié à travers les âges. L’âge minimal du consentement sexuel, après s’être éloigné de la puberté, tend aujourd’hui à s’en rapprocher (15 ans en France, 12 ans dans certains pays comme l’Espagne). Le fantasme nymphal flirte avec la légalité. Rappelons qu’est considéré comme pédophile, au sens psychiatrique du terme, l’individu attiré par des enfants pré pubères.

 

L’image pédophile : mouvements pulsionnels et réponses sociales

Il y a d’abord, bien entendu, l’attrait sexuel, l’attirance amoureuse. « Il n’est pas d’épaule de femme aimée, écrit Aude Lancelin (2001), qui n’ait été célébrée avec plus de tendresse, de grâce et de déchirement que celle de Lolita. Il est peu d’œuvres au XXe siècle qui aient su décrire à ce point de virtuosité esthétique l’intensité de la passion, ce pouvoir qu’elle a de transcender le quotidien. Sauf que Lolita n’est pas une femme mais une fillette de douze ans… ».

Serge André (1999) et Jean-Claude Guillebaud (1998) rappellent que des représentations littéraires ou cinématographiques de la pédophilie ont pu bénéficier, dans les années 70, d’un accueil relativement bienveillant. Ces auteurs citent par exemple René Schérer qui écrit dans le quotidien français Libération (9 juin 1978) que « l’aventure pédophilique vient révéler quelle insupportable confiscation d’être et de sens pratiquent à l’égard de l’enfant les rôles contraints et les pouvoirs conjurés ».

Le cas de Tony Duvert, écrivain et militant pédophile, est également significatif. Ses romans Paysage de fantaisie (1973), Quand mourut Jonathan (1978), L’Île Atlantique (1979), qui mettent en scène des aventures amoureuses et des jeux sexuels explicitement pédophiles impliquant parfois des enfants de 8 ans, reçoivent de la critique un accueil particulièrement élogieux et même, pour le premier, un prix littéraire prestigieux (le Médicis).

Il est possible aujourd’hui d’accéder à des sites Internet vantant la haute valeur morale de la pédophilie et décrivant par exemple les « principes fondamentaux » à respecter (tenir compte des désirs de l’enfant, prêter attention à son bonheur, l’accompagner dans son épanouissement vers la maturité, respecter sa liberté et l’évolution de ses propres besoins sexuels, éviter toute forme de contrainte, établir des relations de confiance avec les parents de l’enfant, etc.).

Ces déclarations de principe, ces chartes entendent démontrer la réalisation possible d’une révolution et d’une utopie sexuelle faisant disparaître les interdits, les tabous mais aussi les violences entourant la pédophilie. On peut observer que l’accent y est mis sur la « libération sexuelle de l’enfant » plus que sur l’assouvissement des désirs adultes.

La plupart des procès pour pédophilie impliquant des éducateurs ou des hommes de religion révèlent une réalité complexe où le délit sexuel invariablement sanctionné par la justice peut s’accompagner d’une forme de générosité sociale ou philanthropique.

Pour donner un exemple récent, une cour de justice française a condamné le 15 mars 2002 le directeur d’un centre d’accueil pour adolescents en très grande difficulté à douze ans de réclusion criminelle pour viols et agressions sur mineurs. L’avocat général et les défenseurs ont tous reconnu que l’accusé avait fait du mal mais aussi du bien, qu’il avait été un précurseur dans le domaine de la réinsertion et que son institution, sorte de lieu expérimental sans encadrement administratif ou judiciaire, avait connu des succès intéressants. Un psychiatre a conclu ainsi son rapport d’expertise à l’adresse des jurés : « Vous serez confronté plus que jamais à toute la difficulté de juger. Ce sont des actes graves commis par un homme à bien des égards remarquable » (Nicole Gauthier, 2002).

 

L’ horreur et l’effroi

Il y a ensuite l’horreur et l’effroi. Serge André (1999) considère que l’aversion unanime qui s’est soudain déclarée à l’égard de la pédophilie et du pédophile mérite également d’être interrogée. Tout s’est passé comme si on avait brusquement levé le voile sur une réalité sexuelle qu’on avait longtemps ignorée ou voulu ignorer et qui avait été réprimée ou refoulée selon la part d’inconscient qui préside à cette occultation.

Le tabou renforce l’interdit en lui épargnant l’épreuve de la contestation et du débat. Il associe l’interdit à une émotion brute, l’horreur. Celle-ci exerce vis-à-vis de la pulsion interdite une grande efficacité préventive. Elle la rend non envisageable. Mais le tabou a ses limites. En imposant le silence autour de pratiques non envisageables, il en assure paradoxalement l’impunité relative. Le tabou est un agent préventif mais pas curatif. Sa logique est de tolérer, jusqu’à un certain point, une pratique marginale et rare pour ne surtout pas en faire la promotion.

Nous avons évoqué, plus haut, une certaine ouverture dans la représentation culturelle de la pédophilie à partir des années 70. Cette médiatisation publique bienveillante a érodé la force du tabou et remis en question l’interdit lui-même. Mais celui-ci n’a pas été aboli, il a résisté et s’est même renforcé. Dans le cas de la pédophilie comme dans celui de l’inceste (et contrairement au cas de l’homosexualité par exemple), la levée du tabou n’a pas entraîné de tolérance sociale durable.

La révélation des scandales et l’indignation populaire qui a suivi ont fortement réactivé l’effroi, l’horreur et la stigmatisation de ces conduites sexuelles.

Dans l’esprit du public la pédophilie est réduite à sa forme la plus violente et criminelle. Toute nuance est suspecte. La tolérance zéro est un slogan à la mode mais aussi un concept commode qui permet de faire l’économie de toute analyse circonstanciée de situations ambiguës.

Dans un article du Monde intitulé « Les équivoques du combat contre la pédophilie », Jean-Michel Dumay (2000) revient sur l’opération « Ado 71 » qui avait conduit à l’arrestation spectaculaire en France de près de 700 personnes dont les noms figuraient sur les fichiers d’un éditeur de cassettes vidéo classiques et pornographiques, éditeur qui menait en parallèle un commerce de films à caractère pédophile.

Par la suite, des dizaines d’informations judiciaires avaient été ouvertes dans le pays et des centaines de mises en examen prononcées contre des détenteurs de cassettes. Le suicide de cinq personnes placées en garde à vue avait ensuite conduit la Ligue des droits de l’homme à dénoncer l’opération qu’elle qualifiait de « rafles scandaleuses ». Les personnes qui s’étaient suicidées semblaient tout au plus coupables d’avoir détenu des cassettes pornographiques mettant en scène des adolescents « paraissant » âgés de 16 à 18 ans.

Même si toutes les parties semblaient finalement regretter sincèrement l’issue dramatique de cette affaire, celle-ci témoigne de l’intensité et de l’aveuglement des émotions associées à la pédophilie. L’horreur et l’effroi, la puissance du rejet social et le manque de discernement, tout indique ici la réactivation d’un interdit social.

Une autre illustration de ce phénomène est représenté par le dévoilement, dans certains magazines, de l’identité et de la photographie des délinquants sexuels. Ces campagnes de lynchage médiatique entretiennent peut-être une forme d’obsession, de panique, d’hystérie collectives mais cherchent également à exercer un frein social puissant sur la « normalisation » et l’extension de la pédophilie. Dans un registre plus civilisé, le clergé américain et même le pape se sont sentis obligés d’intervenir publiquement et de reconnaître les abus sexuels commis par les prêtres sur des enfants. Au silence du tabou succèdent, pour un temps, la parole explicite et la condamnation.

Les aspects juridiques

La pédophilie interpelle l’instance juridique autour des notions de droits individuels, de sexualité enfantine et de protection de l’enfance.

La loi autorise une forme de pédophilie. La plupart des pays occidentaux autorisent les relations sexuelles impliquant des enfants à partir d’un âge minimal qui varie généralement de 12 à 15 ans. L’attirance pour les jeunes garçons ou les jeunes filles n’est donc plus condamnable en droit.

Les relations sexuelles sans contrainte entre un majeur et un mineur d’âge suffisant ne sont plus pénalement répréhensibles. Il y a là un état de fait qui n’est pas suffisamment pris en compte : l’enfance ou en tout cas l’adolescence n’est plus un espace interdit à la sexualité adulte.

Du coup, la définition de la pédophilie va changer et devenir plus restrictive.

Une limite d’âge est définie à partir de laquelle l’enfant est considéré apte à consentir à une relation sexuelle. Cette limite peut sembler parfois arbitraire. Pourquoi 15 ans dans tel pays et 12 ans dans tel autre ? Pourquoi également, comme c’est le cas en France, autoriser l’accès à la pilule contraceptive à 13 ans et les relations sexuelles à 15 ans seulement ?

La sexualité entre enfants est un domaine beaucoup plus difficile à contrôler par la loi. Un écart d’âge de moins de cinq ans est parfois retenu pour distinguer le licite de l’illicite. Mais dans l’ensemble une tendance se dessine qui tend à rapprocher la maturité biologique (puberté) de la maturité légale en matière sexuelle.

Les lois occidentales ont dû également s’adapter à des phénomènes nouveaux. Le tourisme sexuel marque une extension du domaine de la prostitution, adulte et enfantine. Certains pays pauvres ont pu offrir, ces dernières années, des zones d’impunité relative aux pédophiles. La France est un des premiers pays où s’est tenu, en octobre 2000, le procès d’un touriste sexuel accusé du viol d’une fillette de 11 ans, en Thaïlande, en 1994. Un renforcement de la législation, en 1998, permet de poursuivre des Français pour des agressions sexuelles commises à l’étranger, même si les faits relèvent d’un tribunal correctionnel et qu’ils ne sont pas punis par le pays où ils ont été commis.

Très ancienne, la pornographie juvénile a connu, grâce à l’Internet, une véritable explosion. Dans un premier temps, ce nouveau média a préservé l’anonymat mais aussi l’impunité du « voyeur ». Les législations ont dû s’adapter à ce nouveau phénomène. La loi française, dans son Code de 1994, interdit toute production, diffusion ou possession de documents pornographiques mettant en scène un mineur. Cette interdiction porte sur des documents réels mais aussi virtuels.

La loi canadienne définit plus précisément la pornographie juvénile. En relèverait toute représentation photographique, filmée, vidéo ou autre, réalisée par des moyens mécaniques ou électroniques, où figure une personne âgée de moins de 18 ans ou présentée comme telle et se livrant (ou paraissant se livrer) à une activité sexuelle explicite.

Le paragraphe 163.1 du Code criminel, qui interdit toute possession de pornographie juvénile, a été récemment l’objet d’une contestation devant les tribunaux. Successivement, la Cour suprême et la Cour d’appel de la Colombie britannique l’ont déclaré inconstitutionnel parce que contraire à un article de la Charte des droits et libertés.

Ultérieurement la Cour suprême du Canada a rétabli et confirmé la constitutionnalité de la loi sur la pornographie juvénile. Celle-ci permet cependant de prononcer un verdict de non-culpabilité lorsque la représentation ou l’écrit en question a une valeur artistique, un but éducatif, scientifique ou médical. Reste à définir, par exemple, ce que peut être une image artistique d’enfant ou d’adolescent nu. L’actualité, sur Internet, est au développement de sites à caractère nettement pédophile, à partir de pays pauvres et/ou corruptibles, n’ayant pas de législation propre et n’appliquant pas celle de l’ONU.

Dans nos pays, l’apparition de sites commerciaux présentant des images d’enfants et d’adolescents « politiquement correctes » mais en fait à la limite de l’esprit des lois (tenues légères, poses suggestives, subtil détournement contextuel d’images banales) illustre la difficulté de légiférer sur l’image sans contribuer involontairement à sa puissance d’évocation et à sa charge subversive (tout discours normatif sur la connotation sexuelle d’une image ne fait que déplacer les frontières du suggestif). Avec un recul de quelques années on doit reconnaître que l’instance juridique a su résister en général aux mouvements d’opinion et à leurs amalgames, à la complaisance des années 70 comme aux appels à la répression aveugle des années 90.

 

La pédophilie, un problème de santé mentale

Rappelant que l’orientation sexuelle n’est pas en général le résultat d’une décision volontaire, Fred Berlin (2000) propose de faire de la pédophilie un problème de santé mentale et non seulement de délinquance et de criminalité. La société doit bien interdire le passage à l’acte des pédophiles mais doit d’abord, selon lui, offrir un accès à des traitements efficaces.

Stephen Levine (2000) considère que la psychiatrie (nord-américaine) peut offrir plusieurs types de mesures ou de traitements, notamment

• la mise en place, en collaboration avec la justice, de processus de contrôle extérieur comme l’interdiction de travailler auprès d’enfants, l’obligation d’être accompagné lors de tout contact social avec des mineurs, la révélation ciblée des antécédents de la personne etc. ;

• le traitement de la comorbidité (toxicomanie, alcoolisme, troubles psychotiques ou affectifs notamment) ;

• l’introduction d’approches psycho thérapeutiques centrées sur l’entraînement aux habiletés sociales, l’affirmation de soi, l’empathie aux victimes, la résistance aux pulsions paraphiliques, l’estime de soi, mais avant tout l’établissement d’une relation de confiance avec le thérapeute ;

• la réduction de la pulsion sexuelle par la castration chirurgicale ou chimique.

Ce dernier traitement demeure évidemment le plus controversé.

La castration chirurgicale a été assez largement utilisée en Europe, particulièrement dans les pays nordiques.

Dès 1929, la loi danoise permet à des individus de 21 ans ou plus de demander une telle intervention après avoir commis des crimes sexuels graves. Au Danemark, la castration chirurgicale permet depuis longtemps de réduire ou même de prévenir l’emprisonnement. Meyer et Cole (1997) ont fait la recension des études européennes de récidive après castration et ont montré l’efficacité apparemment remarquable de la méthode (2.2 % de récidive après l’intervention, contre 73 % avant).

La castration chimique 1 tend aujourd’hui à remplacer la castration chirurgicale. L’efficacité, en termes de récidives, quoiqu’un peu inférieure à la chirurgie, reste significative. Ces méthodes ne sont évidemment pas sans risque 2.

Cyril Greenland (1988) énumère les questions éthiques soulevées par ces interventions. Le consentement de ces individus peut-il être considéré comme libre et éclairé quand la castration permet de réduire ou de prévenir une sanction ? Le médecin sollicité travaille-t-il pour le bien de son patient, de l’institution juridique, de la société ? Comment concevoir la confidentialité d’une thérapie de cette nature ? Au bout du compte, s’agit-il encore de médecine ou d’une simple extension à la biologie du domaine de la sanction ?

Un autre sujet de controverse porte sur l’utilisation croissante de la pléthysmographie pénienne décrite dans les manuels de psychiatrie comme la mesure de la tumescence du pénis permettant de « distinguer efficacement si le désir d’un individu s’oriente vers les femmes ou les hommes, vers les adultes ou les enfants, ou vers tout objet de déviation » (Beltrami et Couture, 1988).

Cette méthode de mesure objective est évidemment associée à des stimuli sexuels explicites (photos, cassettes vidéo, lectures érotiques). Comme on peut s’y attendre, la « phallométrie » n’est pas une science exacte (Marshall et Fernandez, 2000).

Des volontaires considérés comme sains ont pu répondre positivement à des scènes de viol ou de pédophilie, ce qui pose la question troublante de la signification des mouvements érectiles.

Des pédophiles avérés, coupables de délits sexuels, ont pu, au contraire, contrôler leur réaction et répondre négativement au test. Celui-ci continue d’être considéré comme la meilleure mesure objective de la préférence sexuelle, utilisée par certains pour extraire des aveux et confondre les fraudeurs. Une pratique que Greenland (1988) n’hésite pas à comparer aux méthodes utilisées autrefois par les tribunaux de l’Inquisition.

La pulsion sexuelle, vecteur de la consommation

La pornographie est d’abord et avant tout un marché particulièrement lucratif. La sexualité sous toutes ses formes alimente une demande de services en expansion continue qu’aucune récession ne paraît sérieusement menacer. La pédophilie, du fait des interdits aujourd’hui réactivés, demeure une source de désirs puissamment inassouvis qui va continuer d’entretenir une économie souterraine, mafieuse et criminelle.

Rappelons que la pornographie juvénile est un secteur d’activités économiques géré par des hommes d’affaires qui ne sont pas forcément pédophiles eux-mêmes. Il est possible que l’Internet ait permis aux consommateurs de s’émanciper des intermédiaires économiques et de constituer des réseaux où ils s’échangent eux-mêmes leur matériel pornographique. Un réseau plus discret et plus difficile à infiltrer par la police.

Mais l’affairisme ne disparaît pas pour autant. La production d’images de plus en plus violentes (snuff movies) et le développement du tourisme pédophile continuent de générer des profits substantiels. Si le livre de Michel Houellebecq (2001), Plateforme, a pu susciter la controverse, c’est sans doute parce qu’il montrait l’innocence relative, l’engrenage naturel et, à la limite, les bonnes intentions associées au développement de cette industrie touristique du sexe. L’auteur avait pris soin d’écarter de son intrigue toute trace de violence, d’esclavage et de pédophilie.

La pulsion sexuelle est un admirable vecteur de la pulsion de consommation. Inépuisable, insatiable, indémodable, elle est à l’origine du plus ancien commerce du monde. La pédophilie n’échappe pas à cette logique de la dépendance et du profit. Sa sortie récente de l’ombre du tabou, la violente réaction allergique du tissu social ont eu comme effets paradoxaux de stimuler des mouvements apparemment contradictoires, ceux de la répression, de la médicalisation et de l’exploitation commerciale.

La pornographie juvénile participe-t-elle, comme son équivalente adulte, à une fonction sanitaire, à un équilibre social ? Priver une pulsion, même répréhensible, de tout droit de représentation même minimale (comme une image de synthèse par exemple), peut-il conduire à une extinction de ladite pulsion ou au contraire à son exacerbation ? En matière de sexualité comme en matière de violence, les équilibres (ou les déséquilibres) sociaux résistent parfois durablement aux volontés populaires et politiques les plus déterminées.

Toute sexualité se nourrit d’image et de réalité. Le pédophile qui a rarement choisi de l’être est assailli par son monde imaginaire, sollicité par des images extérieures qu’il recherche parfois activement, déchiré entre des pulsions qui le poussent à agir et des interdits aujourd’hui réactivés qui le freinent. Entre le désir et la jouissance, le fantasme peut être, selon les cas, un tremplin pour l’action ou un dérivatif pour la pulsion, une protection contre le passage à l’acte.

Serge André (1999), en psychanalyste, explique que ce n’est pas le contenu du fantasme qui permet de différencier le pervers du névrosé mais son usage.

Strictement privé chez le névrosé, le fantasme est une activité solitaire, une partie de son intériorité psychique qu’il soustrait au lien social. Pour le pervers, au contraire, le fantasme est une élaboration destinée à être rendue publique, à s’accomplir, à forcer le lien social, à inclure l’autre contre son gré. Enceinte fortifiée, mur protecteur, pour le premier. Étendard pour l’action, instrument de pénétration du réel, pour le second.

Les différences de structure psychique ne sont pas toujours aussi tranchées. Comme l’écrit Serge André (1999), le fantasme est aussi la façon dont le névrosé se rêve pervers en grand secret. L’imaginaire est une scène de repli, de substitution dont le sujet peut finir par se lasser. Dans beaucoup de domaines, les idéaux « névrotiques » d’interdit, de retenue et d’inhibition sont concurrencés par les cultes modernes (et pervers ?) de la réalisation généralisée des désirs et du passage à l’acte institutionnalisé.

La sexualité n’échappe pas à cette contestation et à cette évolution. La vague libertaire des années 70, en érodant les interdits et les tabous, n’a pas seulement encouragé les pervers en levant ou en allégeant l’obstacle extérieur de la sanction. Elle a porté atteinte aux défenses intérieures du névrosé en déplaçant progressivement les frontières virtuelles, psychologiques et morales du représentable, du possible et du licite. C’est ce même névrosé, c’est-à-dire l’individu ordinaire, que vise la re-stigmatisation sociale des pédophiles, sa mise en scène judiciaire et médiatique. Malgré ou à cause de ses excès, elle a pu ressusciter l’effroi, réactiver le refoulement ou l’interdit psychique.

Dans le premier procès français d’un touriste sexuel, comme dans l’opération « Ado 71 », les accusés, loin d’avoir le profil de criminels pervers niant leur forfait, sont apparus comme des êtres submergés par la honte (au point de se suicider), renonçant à se défendre (malgré une procédure parfois discutable), promettant de corriger leurs penchants pédophiles et même, pour certains, homosexuels. Un scénario parfait pour impressionner et « rééduquer » l’imaginaire sexuel du citoyen, pour endiguer l’épidémie potentielle en réinjectant de la honte dans le désir pédophile.

Une des forces de l’image réside dans sa capacité de créer et d’entretenir le désir. L’érotisation croissante de l’image publicitaire plaide sans doute en faveur de son efficacité. Associer par l’image un joli corps dévêtu à un quelconque objet de consommation revient à lui transférer une qualité sexuelle et à suggérer un message équivoque du genre : désirez-moi, possédez-moi ou encore utilisez-moi pour séduire.

L’image se prête à tous les jeux d’illusion. Elle se laisse aisément travestir et trafiquer. Elle est aussi le vecteur principal du désir sexuel, en tout cas chez les hommes. D’où son danger.

S’il est possible de rendre une voiture désirable au sens presque sexuel du terme, il doit être possible de rendre attirant un corps d’enfant nu. Des photographes d’art, spécialisés dans les nus d’enfants, créent d’indéniables troubles esthétiques. Moins bien intentionnés, les concepteurs de matériel pornographique peuvent satisfaire une clientèle pédophile sans déshabiller l’enfant, en introduisant, par exemple, une image neutre dans un contexte érotique. Où commence la pédophilie ? Dans l’image ou dans l’œil qui la contemple ?

Il fut un temps glorieux où seules les images de nus adultes scandalisaient. L’enfance, abondamment représentée, renvoyait à l’innocence et à l’asexualité des anges. Notre époque a vu s’inverser l’équation morale. Ne sommes-nous pas tentés, aujourd’hui, d’abolir à titre préventif toute image d’enfant nu ?
Notes

1 L’acétate de medroxyprogestérone (Provera) et l’acétate de cyproterone (Androcur) sont les produits les plus utilisés.

2 Outre l’effet sur la libido et la performance sexuelle, une gynécomastie, des modifications de la pilosité corporelle, une prise de poids, une plus grande fatigabilité, une humeur dépressive, un risque accru de diabète et d’hypertension sont les principaux effets secondaires rapportés de ces « traitements ».

Références

André S. La signification de la pédophilie. Texte d’une conférence prononcée à Lausanne, le 8 juin 1999, diffusé sur le site Internet suivant : users.skynet.be/Polis/1/Dcliandre3fr (consultation du site le 28 janvier 2002).

Beltrami E., Couture N. Dysfonctions sexuelles. In : Lalonde, Grunberg et coll. eds. Psychiatrie Clinique. Approche bio-psycho-sociale. Gaétan Morin éditeur, 1988, pp. 614-653.

Berlin F. Treatments to change sexual orientation. American Journal of Psychiatry, 157 : 838, 2000.

Callico C., Monssens O. Quand les lolitas jouent avec le feu. Le Soir, Bruxelles, édition électronique du 2 novembre 2001.

Darrieussecq M. Le bébé. P.O.L., 2002.

Dumay J.M. Les équivoques du combat contre la pédophilie. Le Monde, Paris, édition électronique du 24 mars 2002.

Gauthier N. Douze ans pour l’éducateur violeur. Libération, Paris, édition électronique du 15 mars 2002.

Greenland C. The treatment and maltreatment of sexual offenders : ethical issues. Annals of The New York Academy of Sciences, 528 : 373-378, 1988.

Guillebaud J.C. La tyrannie du plaisir. Seuil, 1998.

Houellebecq M. Plateforme. Flammarion, 2001.

Lancelin A. Comment on a lancé les livres cultes. 1955. Lolita. Le Nouvel Observateur, Paris, édition électronique du 9 aout 2001.

Levine S.B. Paraphilias. In : Sadock and Sadock, eds. Comprehensive textbook of psychiatry.
Lippincott, Williams and Wilkins, 2000, pp. 1631-1646.

Marshall W.L., Fernandez Y.M. Phallometric testing with sexual offenders. Limits to its value. Clinical Psychology Review, 20 : 807-822, 2000.

Meyer W.J., Cole C.M. Physical and chemical castration of sex offenders : a review. Journal of Offender Rehabilitation, 25 : 1-18, 1997.

 

Un traitement doux, respectueux, efficace et rapide des personnes victimes de traumas sexuels est-il possible?

Entretiens avec: Gérald Brassine

 

LA PTR: PSYCHOTHÉRAPIE DU TRAUMA ET REINTEGRATION

par  Gerald Brassine

Préalable: une connaissance de l’abus sexuel est capitale.

Pour travailler des traumatismes aussi importants que ceux qui découlent des
abus sexuels, en particulier, ainsi que de nombreux autres événements
de vie anciens qui  restent douloureux des années plus tard, il est
important de respecter certaines règles, souvent méconnues par pas mal
de professionnels.
Une des attitudes importante de la part de “l’intervenant désensibilisateur de traumas” qu’il soit professionnel
ou non est qu’il crée une bonne relation, ca va de soi ! Dans le cas des
abus sexuels une méconnaissance de la réalité des abus et de leurs
effets  rendra cette relation de confiance impossible.
Une bonne relation découle de beaucoup de choses différentes, entre autres, de la
connaissance de ce que vivent effectivement les victimes de traumas.
Un grand nombre de personnes abusées continuent de se cacher dans la peur
et dans la honte des agressions dont ils ont été les victimes.
Ces personnes se sentent bien plus à l’aise sur le net, sur un forum de
discussion et d’entre-aide aux victimes. Sur ces forums on ne raconte
rien des abus subis si on le souhaite. On parle sous un pseudonyme et on
ne dévoile rien de son histoire tragique ou seulement la partie que
l’on se sent capable de dire sans trop en souffrir.
Celui ou celle qui a vécu des agressions sexuelles, des tortures, se sent, non
seulement coupable, mais fait aussi tout ce qu’il peut pour ne pas se
les remémorer et essaie d’éviter le sujet. Ce n’est pas pour rien que
beaucoup de sites spécialisés sont gentiment “fleur bleue”, anodins et
c’est bien comme ça. Les personnes victimes essayent de se reconstituer
une identité propre (pas sale) avec des gens apparemment normaux qui ne
parlent que peu souvent de “çà”, mais dont le non jugement est garanti
puisqu’ils ont eux aussi vécu la chose dont on parle le moins possible.
Et ils ont raison de faire cela et de cette manière …. Se glisser dans
un salon respectueux et silencieux. Et cela est déjà, en soi, très
thérapeutique.
Mais il y a moyen de faire mieux, beaucoup mieux, pour se soulager de ses symptomes, mais il faut savoir comment faire.

 

Le parcours du combattant des victimes.

Trop de victimes ont parfois pris le risque de s’adresser à des amis, devant
un public non averti, à des policiers et parfois à des psy et elles en
ont souvent gardé un souvenir douloureux, elles en sont ressorties
effrayées et jugées, condamnées par des interprétations faciles.
Certaines victimes m’ont exprimé, la douleur qu’implique le fait d’en parler
pendant des séances et des séances, de s’en souvenir et cela devant une
personne qui ne réagit pas, qui reste muette, ne fait rien.
Ces patients se sont adressés à des psys de type analytique ou d’autres
orientations qui ne connaissent le trauma que théoriquement et qui ne
connaissent pas non plus, ce qui pourtant dans d’autres pays est
considéré comme une faute grave; la victimisation secondaire créée par
le simple fait de faire parler des traumas sans y porter remède
immédiatement!
Beaucoup d’orientations psychologiques n’ont aucune autre pratique que celle de faire parler la victime et c’est totalement
inutile et vraiment dommageable.
Sur ce point, différentes approches modernes qui traitent spécifiquement le trauma sont d’accord.
Il est très dangereux de faire parler une victime exagérément de ses
souvenirs. Cela relance les symptômes et augmente la difficulté à vivre
de la victime.
Les approches de type psychanalytique qui n’utilisent que la parole n’ont donc pas d’outils spécifiques pour le
traitement des traumas. Il faudrait éviter ces méthodes inappropriées
pour le trauma. Les approches psychanalytiques restent bénéfiques pour
d’autres problématiques.
Plus grave encore pour ces patientes qui, dans leur tentative de trouver quelqu’un qui puisse les aider, sont
“tombées”sur un thérapeute qui ignore tout du trauma  ou croit  que
toutes les personnes qui parlent d’abus sexuels sont  suspectées d’avoir
tout inventé, ou d’être la victime (quasi psychotique) de faux
souvenirs.
Si ce type de psychothérapeute pouvait d’emblée dire qu’il ne croit pas à cette problématique. Ce serait plus honnête et cela
ferait moins de dégâts. Qu’il avoue honnêtement son incompétence à
travailler cela, parce qu’il pense qu’il est trop difficile de savoir ce
qu’il en est vraiment quant à la véracité des abus ou parce qu’il a
peur que la personne ne s’invente des faux souvenirs. Il me semble que
ce type de thérapeute devrait prendre sur lui la responsabilité de sa
croyance et la rendre explicite immédiatement.  Puisqu’il apparaît
évident que seul un thérapeute qui ne connaît
aucune approche efficace pour le traitement des traumas ne peut craindre une telle fabrication de faux souvenirs.
Quel bon service il pourrait rendre en s’excusant et en renvoyant ailleurs,
vers d’autres thérapeutes qui travaillent avec les traumas !!!
Malheureusement le problème est évidemment qu’un thérapeute qui croit à
la fabrication de faux souvenirs, pense logiquement que le spécialiste
en traumas est un spécialiste en création de faux souvenirs, qui ne peut
que  créer plus de difficulté aux patients !
Le thérapeute devrait quand même savoir que pas mal d’écoles  de pensées traitent de
différentes manières les traumas. Que se soit le Comportementalisme, le
Cognitivisme, l’hypnose éricksonienne, le Descopem, l’Emdr, la Somatic
Experiencing et tant d’autres encore sans oublier, bien sûr, la PTR !
En renvoyant à quelqu’un d’autre et en acceptant la possibilité de vrais
souvenirs, il pourrait éviter cette terrible douleur que ressentent déjà
pas mal de victimes.
En effet lorsque, seulement quelques bribes floues de souvenirs de viols, d’agressions etc. sont accessibles à la
conscience, une autre manière qu’à l’inconscient de protéger la personne
de la douleur de ces souvenirs est “d’offrir” le sentiment que:
“peut-être ai-je inventé tout cela” !!!
C’est un classique, pour qui travaille régulièrement avec les victimes de traumas. Qu’il soit dû à
des agressions sexuelles ou non!  Il s’agit d’un mécanisme de défense,
une protection qui permet de réduire la souffrance. “ Puisque,
peut-être, j’invente un souvenir embarrassant et douloureux, il y a un
doute. Ce doute crée un espoir que je paie au prix de penser que je suis
un peu fou, j’invente mais quel confort que ce doute”!
Dans la PTR le thérapeute avisé utilisera ce sentiment en le renforçant pour offrir
le confort de cette idée, de ce sentiment (peut-être que j’invente, ce
souvenir est un faux) pour mieux revisiter, transformer afin
d’insensibiliser les souvenirs en question. Dans les instants qui
suivent cette désensibilisation, le patient se retrouve au clair avec ce
qui a eu lieu ou non. Il sait ce qui lui est réellement arrivé et
retrouve souvent d’autres séquences ou morceaux pénibles du souvenir qui
rendent le souvenir vérifiable et indiscutable.
En général, le patient comprend mieux après avoir retrouvé le souvenir complètement,
“ l’intelligence” de la stratégie utilisée par son inconscient pour le protéger de ces souvenirs traumatiques.

Une de mes patientes m’a raconté comment sa psychologue, qui la “suivait”
depuis deux ans et à laquelle elle avait confié les abus sexuels dont
elle avait été la victime, a réagi d’une manière plus que stupéfiante.
Un jour, cette patiente confia à sa thérapeute qu’elle était parvenue à
avoir des rapports sexuels avec un homme qu’elle aimait beaucoup (en
faisant de grands efforts pour y parvenir) alors que jusque là elle
n’avait vécu que des relations homosexuelles. Pour la psy c’était la
preuve qu’elle avait menti. Jusque là, elle ne lui avait parlé que de
son homosexualité et avoir eu un rapport hétérosexuel signait son
mensonge. Pour la psychologue cette aventure hétérosexuelle devenait la
preuve qu’elle avait inventé cette histoire d’abus sexuel. Car, pour la
psy, il était impossible qu’une jeune femme abusée puisse avoir des
rapports sexuels avec un homme! La méconnaissance de cette psy
n’est-elle pas énorme? Cet exemple me fait penser à un texte écrit par
Françoise Dolto, dans lequel elle affirmait qu’une petite fille abusée
ne souffrait pas du fait que son père abuse d’elle, parce qu’elle savait
bien que si papa faisait cela, c’était parce que maman se refusait à
lui…”
J’ai entendu dans la bouche de certaines de mes patients que des psys les avaient fait taire  en avançant que les abus n’étaient pas
là le vrai problème… Il fallait chercher autre chose, est-ce dans la
croyance à la F. Dolto que l’on peut justifier une telle attitude?
D’autres thérapeutes ont invité le patient à pardonner ou à oublier alors que
rien n’avait été offert pour désensibiliser ces mille et une douleurs,
dont souffrait encore la patiente. Comme si le pardon pouvait être
thérapeutique en soi. De la même manière, certains psychothérapeutes
pensent  que porter plainte et aller au tribunal, auront un effet
thérapeutique magique. Ils poussent le patient à faire ces démarches,
lorsqu’ils ne les y forcent pas, par un “si vous n’allez pas porter
plainte, je ne vous donne pas un autre rendez-vous”. Bien souvent le
patient se sent encore plus honteux de ne pas être capable de faire
cela.
Pas mal de psy devraient avoir la décence, l’humilité de déclarer que ce n’est pas leur spécialité, ou que cela leur fait trop
mal et ils devraient envoyer les patients chez quelqu’un qui pourra les
aider. Chez quelqu’un qui y connaît quelque chose dans les abus sexuels
et dans le traitement des traumatismes qu’ils impliquent.
Malheureusement ceux-ci ne sont pas légion !

 

Du neuf sous le soleil en ce qui concerne le traitement des traumatismes.

Pour autant que cela soi fait en douceur! Le Emdr ne cache pas qu’il
s’adresse essentiellement à des traumas légers, que les traumas  trop
lourds, trop anciens, ou qui ont été perpétrés de manière répétitive
devraient être évités par les praticiens du Emdr. Il semble d’ailleurs
évident que l’abandon de cette technique (pourtant efficace) par les
thérapeutes formés, soit dû à la trop grande violence de cette approche,
si on en croit une recherche faite par l’école de Emdr de Londres). Aux
États Unis certains thérapeutes formés a l’Emdr disent, non sans
humour, qu’il faudrait avoir un permis de port d’arme pour être autorisé
à utiliser le Emdr. Dans beaucoup de cas le thérapeute pas plus que ne
patient ne sait pas si il y a un gros trauma caché derrière le plus
petit présenté explicitement par le patient. Il est donc capital de
préparer le patient au confort de l’état modifie de conscience, avant de
commencer à désensibiliser, même un petit trauma, et d’utiliser tous
les moyens de protection comme si il s’agissait de désensibiliser
quelque chose d’extrêmement violent. La récompense est toujours au
rendez-vous, car l’inconscient sait reconnaître les attentions du
thérapeute et il lui ouvrira alors les portes pour la désensibilisation
de traumatismes amnésies. Ces protections sont la spécificité de la PTR
et expliquent sa rapidité d’action grâce à la sécurité qu’elle procure
au patient durant la désensibilisation des contenus émotionnels refoulés
en raison de leur intensité.

Au fil des années, avec les différents outils que j’ai acquis lors de nombreuses formations et d’une
longue pratique avec des cas extrêmement “lourds”, j’ai été obligé de
mettre au point des techniques spécifiquement élaborées pour
insensibiliser les traumas en douceur et sans souffrance ou presque.

Le psycho-trauma au quotidien et la nécessité de tordre le cou à un
certain nombre d’incompréhensions, d’idées macho et paternalistes encore
en vigueur!

Un trauma résulte d’un choc émotionnel souvent ancien et dont les différents aspects du
souvenir, restent vivants, comme collés à la peau, au corps, à la tête,
au cœur, au sexe, et à l’esprit des victimes.
Des odeurs de sexe, de sperme, de sang restent dans le nez ou la bouche, des victimes
pendant des décennies. Des douleurs physiques, traitées par la médecine
et résistantes à celles-ci, sont parfois le souvenir amnésiquement
inscrit, de violences physiques, d’accidents, restés ancrés dans le
corps, quand elles ne sont pas le pur produit de la conversion
psychosomatique.
La violence du trauma toujours puissamment active est gigantesque et les psys ne semblent pas le percevoir. A leur
décharge, les victimes, elles, font tout pour dissimuler et minimiser
ces stigmates bien vivants. Elles “serrent les dents”, elles “font bonne
figure” et parlent rapidement d’autre chose pour ne pas dévoiler leur
souffrance pourtant énorme.
Durant le travail de désensibilisation, j’observe de près les patients, pour éviter le
retour incontrôlé de la souffrance, mais surtout je les invite à me dire
si quelque chose se déclenche et est susceptible de leur faire mal. Que
se soit à cause d’une de mes propositions ou parce qu’ils se remémorent
quelque chose de pénible. Il faut éviter de souffrir pendant ce
travail. Il est même préférable que la procédure se fasse dans le
confort, le plaisir et même l’amusement.
Le rire n’est pas toujours garanti, mais un certain confort, une aisance sont pratiquement
toujours présents durant l’usage de la PTR, ou devraient l’être.
Retirer le ressenti, par exemple -le souvenir d’un couteau, ou d’un revolver
introduit dans un vagin, souvenir qui y est comme resté imprimé depuis
lors, peut faire éclater de rire au moment où l’imagination du patient
change le couteau en un poisson rouge gigotant ou tout autre
fantasmagorie qui changera POUR TOUJOURS l’horreur de ce souvenir. Ce
ressenti, re-vécu au quotidien depuis des années se changera grâce à ce
jeu de l’imagination et permettra d’expérimenter dans le présent et le
futur, toutes sortes d’autres sensations bien plus adéquates.
Même en présence d’un thérapeute expérimenté et bienveillant, il n’est pas
facile pour une victime d’oser révéler certains symptômes, certains
faits subis qui amènent, peur, angoisse, colère et principalement la
honte.
Comment un homme d’une quarantaine d’années, ex-victime, peut-il dire et faire comprendre à une jeune psychologue, qu’il ne peut
toujours pas s’asseoir sur ses deux fesses sans avoir l’impression qu’un
pénis s’enfonce plus profondément dans son rectum? Même si ce pénis à
été introduit là il y a plus de trente ans. Comment la jeune femme
peut-elle dire que les rares fois ou elle a essayé de faire l’amour, le
visage de son conjoint s’est changé en celui de l’agresseur qui l’avait
violé 25 ans auparavant. Comment cette personne va-t-elle pouvoir avoir
une vie amoureuse (physiquement?)
Comment une personne dira-t-elle que son agresseur, celui qui lui a dit si tu parles, je te tue, en
pointant le couteau vers son cou, comment et à qui dire que cet homme,
cette présence est toujours là avec elle, même dans les rues. Ne
risque-t-elle pas de tomber sur un psychiatre qui pensera qu’elle est
folle, psychotique? Croyez-vous que cette femme abusée dans son enfance,
osera dire à un psy qu’elle a été violée, à nouveau, il y a dix ans
plus tard …
Ce genre de vieilles idées stupides a la vie longue, un jeune magistrat d’une trentaine d’année et professeur dans une
université catholique, me disait que lui aussi pensait que il y a
toujours “quelque chose” entre la femme violée et son agresseur, comme
un accord pré-établi avant l’agression. Il rajoutait que cette idée
était déjà présente dans “l’ancien régime” je me suis contenté de lui
rappeler que l’ancien régime s’était arrêté en 1789, qu’il était temps
qu’il mette sa pendule à l’heure. Je lui ai fait remarquer, fermement
que s’était fort dommage qu’un imbécile comme lui enseigne à de futurs
avocats et futurs magistrats.  On s’en rend compte dans cet exemple, que
même des personnes concernées ne sont pas encore informées.

Tellement peu de personnes savent que les violeurs ont un radar pour repérer les
personnes qui ont été cassées, battues ou violées. Celles-ci souffrent
de ce qu’on appelle l’impuissance acquise. Ce sont les violeurs et
autres psychopathes qui les repèrent, se ne sont pas elles qui les
recherchent. Il n’est pas rare d’ailleurs qu’elles ne se suicident après
un nouveau viol, une nouvelle agression, pensant comme le leur dit
trop  souvent l’entourage professionnel ou non: “c’est qu’elle le
cherchait”.
Comment doivent faire toutes ces personnes pour oser parler du viol, des abus sexuels, qui sont malheureusement très
fréquents. J’en ai tellement vu et entendu que mes victimes sont
rassurées par mes questions, qui montrent simplement que je connais
cette réalité et que je ne les en crois pas responsables.
Elles sont rassurées par ce que je suis de toute évidence au courant du fait
que par exemple elles ont fait une anesthésie corporelle presque
complète lors d’une visite et d’un toucher chez un gynécologue. Elles
sont soulagées d’apprendre qu’elles ne sont pas les seules à ne plus
avoir consulté un gynéco depuis des années.
Elles sont rassurées d’apprendre que je sais que le plaisir est mécanique et pas affaire de
désir. Les malheureux(ses)qui ont du endurer cette sensation de
“plaisir” ont souvent été questionnées par des “professionnels” qui
ignorent encore que même une érection puis une éjaculation peut advenir
d’une stimulation appropriée mais cependant forcée.
Malheureusement, elles sont nombreuses les victimes qui ont vécu cette trahison du corps.
D’autres questions comme: “Et quand vous faites l’amour avec votre mari, est-ce
que vous êtes anesthésiée au niveau vaginal ou tout votre corps est
comme gelé? Quand je leur demande si le jour de l’agression elle avait
été comme collée au plafond ou simplement comme assise à côté d’elle
même en se regardant et en se demandant si cette femme était comme
quelqu’un d’autre? Est-ce que cela lui arrive souvent d’être hors de son
corps lorsqu’on la touche? Ce goût de sperme dont elle a fini par oser
me décrire l’existence parce que lorsqu’elle me parlait, je la voyais
tousser et toucher frénétiquement sa bouche tout en s’en empêchant. Ce
goût de sperme est-il présent tout le temps ou seulement de temps en
temps? Et dire que dans bien des cas ce symptôme disparaîtra en moins de
5 minutes. Grâce à la PTR, dans un état légèrement modifié de
conscience, la personne pourra, par exemple, être invitée à penser au
goût d’un fruit délicieux, et en se l’imaginant, elle éliminera pour
toujours  ce goût de sperme !
Oui, la grande majorité des victimes vit ce genre de phénomènes au quotidien et a malheureusement trop
souvent raison de ne pas en parler aux psys qui semblent effrayés devant
ceux-ci et ne savent pas comment les comprendre.
Pire encore, ils ne savent pas comment les transformer dans la bonne humeur et avec
l’aide d’une agréable sensation dite d’hypnose.

Les états modifies de conscience mis à l’index par quelques Papes, cause de
la  méconnaissance des symptômes des psycho-traumas et de leur
traitement ?

L’hypnose a été interdite par S.Freud et cet interdit à été réitéré par J.Lacan, est-ce cela qui empêche encore l’apprentissage des techniques, pourtant
simples et efficaces, dans le traitement des traumas ? Les victimes de
traumas connaissent les états modifiés de conscience en permanence
(comme nous tous d’ailleurs) malheureusement essentiellement négatifs et
ce depuis le jour des agressions.
L’état modifié de conscience utile pour la transformation des traumas, peut être la
résultante d’une simple évocation agréable, par exemple, d’un souvenir
de vacances, de la natation, de la danse et l’évocation subséquente
d’avoir mangé un abricot particulièrement délicieux pourra être utilisée
pour effacer le goût déplaisant resté en bouche depuis tellement de
temps (comme évoqué plus haut), et celui-ci s’en ira tout simplement.
Un brève illustration incomplète de la PTR: transformer un souvenir avec un autre souvenir.
Aucune magie, aucun gri-gri, aucune manipulation, mais simplement une patiente
qui s’amuse à ramener à elle des bons souvenirs, de bonnes sensations,
comme ceux associés à une grossesse heureuse, à un beau voyage, à la
peinture, à toute activité de son choix.
Une fois ce souvenir positif ravivé, il sera juxtaposé progressivement, au compte goutte sur
la situation de l’incident traumatique et sera ainsi complètement
transformé. Il le sera d’autant plus facilement et rapidement que
patient et thérapeute communiquent à tout instant pour veiller à ce que
l’horreur du passé ne ressurgisse pas.
Non, aucun anti-dépresseur, ni aucun anti-psychotique ne changera rien à un trauma
inscrit dans la mémoire. Sauf à tellement haute dose que la patiente
dort toute la journée ou presque. Je me souviens de cette pauvre jeune
fille de 20 ans qui hospitalisée en raison d’une grande agitation et de
plusieurs tentatives de suicides âprement injustifiées. Jusqu’à ses 18
ans tout allait bien, jeune fille équilibrée, bonne à l’école, fort
jolie elle pratiquait des activités parascolaires avec enthousiasme.
Après avoir été fortement sédatée dans cet hôpital bruxellois, elle se mutila
les bras, et lors d’un entretien avec le psychiatre, elle se jeta sous
le bureau et tenta de lui faire une fellation. On cria au fou (l’endroit
s’y prêtait) on augmenta la dose de neuroleptiques, elle passa
plusieurs jours dans le cabanon et reçu bien évidemment le titre de
“psychose hystérique”. Une séance de PTR permit d’obtenir quelques infos
supplémentaires du simple fait que le thérapeute connaissait ce type de
problème. Il lui a demandé si elle se mutilait entre les jambes ?
Réponse: Oui!, dans le sexe, Oui! Je lui avais simplement fait raconter
ce qui à son avis avait amené un tel changement dans sa vie. Ce n’est
qu’après beaucoup d’hésitations qu’elle osa exprimer qu’elle pensait,
mais n’en était pas sûr, qu’il lui était arrivé quelque chose. Mais elle
avait des doutes, elle se demandait si elle n’était pas folle de croire
à cela…  Après avoir été rassurée et calmée par un long moment passé à
se souvenir de son enfance joyeuse (ceci étant “l’hypnose”), l’état
modifié de conscience, adéquat pour la reconnecter avec des souvenirs et
des sensations positives et heureuses. Cet état lui permit de raconter
et de retrouver, grâce à  ce confort, ce qui lui était arrivé. Elle
révéla en même temps qu’elle s’en souvenait  que deux ans auparavant,
lors de la célébration de fin de cours du secondaire (le Bac) toute sa
classe, avec le professeur étaient sortis ensemble dans un café non loin
de l’école. Elle avait un peu bu mais cela ne justifiait pas pourquoi
elle s’était réveillée plusieurs heures plus tard tout à fait ailleurs
et les vêtements en pagaille. En utilisant la PTR très progressivement
et délicatement avec des allers retours entre les bons moments et grâce à
la force de ces bons souvenirs, elle a revu et retrouvé le souvenir de
certains étudiants de sa classe ainsi que du professeur qui en état
d’ébriété l’avaient violée collectivement. Un neuroleptique puissant
avait été utilisé pour la violer dans un état d’inconscience. Il est
encore peu connu que l’on peut éliminer les symptômes de Stress
post-traumatiques contractés alors que la personne n’avait pas
entièrement conscience de ce qui lui arrivait. Ce type de viol est
malheureusement fréquent.
Cette séance de PTR a été utile thérapeutiquement dans l’apaisement de ses symptômes. Il a été
extrêmement rassurant pour la jeune femme de remettre en place les
morceaux manquants de ce puzzle.
Avec la PTR on pourra “entrer”, explorer, remonter le fil de la douleur, (la psychosomatique est à mes
yeux une des voies impériales vers la guérison) et retrouver les
souvenirs totalement ou partiellement oubliés. Le travail se fera, comme
toujours, en douceur et pourra se faire dans une ambiance de constante
collaboration amicale, parfois pleine d’humour. Que les phénomènes
psychosomatiques soient explorés ou / et transformés par d’autres
sensations agréables délicatement juxtaposées sur les douleurs
physiques.
L’essentiel dans cette procédure est que cela se fasse sans douleur tant émotionnelle que physique.
Pour décrire le trauma appelé état de Stress Post Traumatique (ESPT) j’aime
employer l’expression de: “plaques sensibles de la mémoire” empruntée à
Serge Gainsbourg,
parce qu’en effet les traumatismes que nous avons vécus sont comme inscrits en nous, comme sur des plaques
sensibles (émotions, sensations, images et la dernière plaque sensible
étant celle de la cognition). C’est cette cognition qui fait que la
victime pense TOUJOURS –quel que soit le type de trauma- qu’elle est
responsable, coupable d’avoir été violée, agressée, accidentée, etc…
Le but de la thérapie est l’éradication de tous ses phénomènes inscrits,
il y a bien longtemps, sur ces “plaques sensibles de la mémoire”.
Les sensations douloureuses et terrifiantes de sodomies multiples seront
changées avec quoi me direz-vous ? Je n’en sais rien, je vais demander à
la personne de ne surtout pas rester dans cette douleur physique
toujours présente et qui peut entraîner des saignements et autres
maladies du rectum et des intestins. Mais lorsque la personne me dira:
“j’ai d’abord besoin de me sentir en sécurité avant de revisiter
l’agression et d’y changer complètement le lieu et de tout mettre cela
sur ma plage favorite ou dans ce coin de montagne où je me sens
tellement bien.  Ensuite, le thérapeute ou le patient proposera
d’imaginer qu’une bonne fée avec sa baguette magique dépose un sort qui
enlève cette sensation brûlante qui l’avait terrorisé, alors tout
changera, sauf si une autre idée se présente comme plus adéquate.
Thérapeute et patient discutent ensemble, dansent ensemble avec des
propositions de transformation toujours créatives et régénérantes.
L’agresseur se dégonflera comme une poupée gonflable ou restera figé
sous les traits miniaturisés d’un schtroumph ou d’un nain de jardin…
Alors dans cet état modifié de conscience, de concentration ludique, et
alors seulement cette magie va s’opérer, l’anus va oublier, effacer
cette douleur qui rappelait la honte, l’humiliation et l’avilissement
depuis tant d’années. La magie de cette collaboration patient –
thérapeute et de ces transformations “enfantines” sont immédiates et
durables. Ce qui en découle quasi automatiquement est la transformation
de la cognition qui ici pourrait être: “c’est de ma faute, j’aurai du
crier ou me débattre” se change souvent dans une émotion tendre envers
cet enfant:” je n’aurai jamais pu faire autrement, j’avais 5 ou 6 ans il
en avait 30 ou quarante”… “Pauvre petit garçon, pauvre petite fille, il
(elle) n’est en rien responsable”!
Les médicaments pour toutes les maladies du duodénum, contre les ulcères de l’estomac, contre
l’asthme, etc…de tous ces médicaments la personne n’en aura plus jamais
besoin. Et avec un peu de chance cette séance ou la suivante permettra
le retour d’une colère libératrice, ensevelie sous la terreur depuis
longtemps.
Au détour du travail il n’est pas rare qu’une femme tombe enceinte après des années de tentatives infructueuses assistées
médicalement ou non. Le vieux démon qui l’empêchait d’avoir un enfant
est éliminé. Le vieux démon avait existé inconsciemment sous la forme
de: “si je suis enceinte et que l’enfant est un garçon, il pourrait
devenir un abuseur”, ou aussi: “si le bébé est une fille, elle
risquerait elle aussi de se faire abuser”, ou encore: parce que la
victime avait eu, à l’époque des abus, la crainte d’avoir été mise
enceinte et c’était comme si elle était encore en gestation aujourd’hui,
etc…
Voilà une brève et sans doute trop enthousiaste présentation de la Psychothérapie du Trauma et Réintégration PTR, fruit d’années de travail avec les cas les plus lourds. Que se soient
des personnes torturées dans des pays lointains ou dans les chambres
obscures de nos foyers.
Pour les personnes intéressées: sachez qu’il manque, dans ce bref exposé, une des spécificités de la PTR: l’Utilisation Paradoxale des Résistances ou Protections Dissociatives
qui favorisent encore d’avantage la délicatesse et donc l’efficacité du
modèle de traitement.
Il est bon de rappeler que ces viols d’enfants dans 70-80 % des cas se sont fait sans que la maman, parfois
les parents ne le sachent, cela s’est passé aussi avec les frères et
sœurs de la victime qui n’osent pas encore se poser la question des
décennies plus tard.
Il est bon de rappeler que 80 % des enfants pensent que leur maman était au courant et que durant toute une vie, ils
ont continué d’expérimenter une colère contre celle qui n’y était pour
rien.
La pédophilie c’est, le monde du silence, le silence est le cadeau que nous offrons aux nombreux pédophiles qui rôdent autour
de nos enfants.
Le silence que nous continuons d’imposer à nos enfants, parce que comme Dolto, nous croyons qu’il ne faut pas
parler spontanément, aux enfants, de sexualité saine. “Attendez qu’ils
vous posent des questions” disait-elle !
Vous qui avez été abusé, à l’époque, auriez-vous osé poser la question apparemment aussi “simple”
que: comment fait-on les enfants?
Avez-vous osé demander si les abus sexuels, que vous subissiez étaient bien normaux ? Avez-vous posé
ces questions aux parents, aux adultes, qui auraient pu vous aider?
Ceci n’est pas du tout une autre histoire, nous sommes tous co-créateurs des
trop nombreux actes de pédophilies que nous prétendons vouloir
éradiquer!
Lisez mon petit livre: “Prévenir, détecter et gérer les abus sexuels subis par les enfants. Chez Dangles Éditions.  2008.  Que
vous soyez victime, parent, professeur, éducateur, prêtre, responsable
d’enfants à quelque titre que se soit, lisez-le! Racontez-en le contenu
aux enfants autour de vous! Rappelez-vous que si vous avez été victime
il y a des abuseurs autour de vos chères têtes blondes et si vous n’avez
pas été abusé, cela ne vous en immunise pas pour autant, tant s’en faut
!
Laissez-moi vous prévenir d’une chose, si vous utilisez les idées suggérées dans ce livre, vous découvrirez des abusés qui n’ont pas
encore parlé et d’autres que vous fréquentez depuis longtemps, sans
savoir ce qu’ils ont vécu. Vous découvrirez aussi quelques abuseurs… A
bon entendeur…!
Si vous le souhaitez, je reviendrais encore avec quelques informations complémentaires sur les protections dissociatives
ou quelques cas pour illustrer la PTR,  thérapie douce faite
conjointement avec le patient.
Vos réactions sont les bien venues, elles me permettront de mieux répondre à vos attentes.
Avec l’aimable autorisation de l’auteur Mr. Gérald Brassine
Copyright:© Gérald Brassine décembre 2008

gerald.brassine@scarlet.be

Prévenir, Détecter et gérer les abus sexuels subis par les enfants. Peut-on parler de cela aux enfants ?

Entretiens avec: Gérald Brassine

 

 

Conférences on Psychotraumathology and Médiation:

Pédocrimes: Cares, Prevention and justice

2 février 2008 – Neuchâtel -Suisse

Résumé de la présentation de Gérald BRASSINE

3° Edition chez Dangles Editions  DG / Diffusion. Toulouse, France 2008

 

 

Les origines du modèle de prévention, de détection et de gestion des abus sexuels présentés par Gérald Brassine dans son livre, proviennent de ses expériences et de sa pratique professionnelle

 

L’auteur a une longue expérience pratique du traitement des psychos traumas en général et spécifiquement des traumas découlant des abus sexuels. Il a développé une méthode: la Psychothérapie du Trauma et Réintégration (PTR)

(Voir autre article spécifique sur la PTR avec protocole)

Gérald Brassine possède une expérience de 15 ans de formation et de supervision des délégués de la “protection de la jeunesse belge” dans l’intervention respectueuse dans les familles dans lesquelles les abus sexuels sont suspectés ou probables.

(Voir:  articles pour une  intervention écologique dans le cadre de l’inceste / An ecological treatment of incest

 

La prévention en matière d’abus sexuels est elle possible, n’est elle qu’un leurre de plus?

 

La prévention relève de l’anthropologie culturelle c’est une évidence!

Je voudrais tenter de le démontrer ici. Mon petit livre met l’accent sur ce fait: nous « les gens normaux » “sains”, au sens où ne sommes pas pédophiles, sommes involontairement et avec la meilleure intention du monde, co-créateurs de la pédophilie, co-créateurs de la facilité avec laquelle les pédophiles ont pu agir et continuer d’agir tellement aisément.

Certes, il y a eu quelques changements des mentalités, et c’est indéniablement une évolution de la culture en général qui a fait que ses dernières années (depuis 20-30 ans) il devient un peu plus difficile pour un abuseur d’abuser…

Les premiers grands coups de boutoirs ont été donnés par la découverte, aux USA, fin des années 70 début 80 de l’existence des abus sexuels. Un auteur comme Roland Summitt, a été un des premiers à oser écouter les enfants et oser accepter leurs propos pour vrais. C’était le début de la fin de certaines illusions, le tout début pour les professionnels d’arrêter de se protéger derrière l’idée qu’il s’agissait d’un désir incestueux de la part de l’enfant.

Pas mal de psychologues ont reconnu que pendant des années, lorsqu’ils entendaient des enfants faire des révélations d’abus sexuels, ils pensaient qu’il ne pouvait s’agir que d’un désir œdipien.

Les professionnels qui les premiers avaient osé affirmer que les abus sexuels sur enfants étaient bien réels et très nombreux, avaient aussi dit quelque chose comme:” il faut toujours croire ce que disent les enfants …ils ne mentent pas dans ces cas là”.

Mal leur en a pris, car rapidement répercutées par les medias américaines, ces affirmations qui devaient sans doute être vraies jusque là, firent la place à une utilisation mensongère et fallacieuse, avec pour toute fin celle d’obtenir la garde des enfants ou même plus simplement celle de nuire à l’ex-conjoint!

Puis, plus tard les faits divers ont suivi à la Dutroux, les procès en Italie, aux USA, contre les prêtres catholiques, etc.

Les approches de prévention sont encore tellement imprégnées de notre culture qu’elles ratent leur objectif.

A l’évidence, nous sommes encore tellement pétris d’une culture judéo-chrétienne qu’il nous est quasi impossible de remarquer que nous n’osons pas parler à nos enfants de plaisir et de désir dans la sexualité et dans l’amour, nous ne semblons par comprendre ou entendre ce que nous disons lorsque nous parlons de « faire l’amour »

Et nous suivons encore les conseils de Françoise Dolto qui datent des années soixante et sont tous marques par nos croyances culturelles: « attendons que nos enfants nous posent des questions pour leur parler de sexualité ». Nous n’avons pas encore réalisé que les éducateurs spécialisés que nous avons mandatés pour s’adresser à nos enfants dans des missions de prévention dans les écoles, n’ont pas la possibilité de s’adresser à eux avant leurs 11 ou 12 ans (c’est bien tard, le mal est peut être déjà fait) et les pauvres éducateurs pourtant spécialisés, enchaînés tout autant que nous à « la culture » tournent autour du pot et invitent cependant nos enfants à dire « non » pour s’opposer à un adulte, au cas où quelque chose ”les dérangerait” en rapport avec leur corps…

Lorsque nous, les parents, nous adressons à nos enfants, pour leur  parler de sexualité, nous leur parlons invariablement de reproduction…de division cellulaire,  un cours de biologie, de Gynéco-obstétrique de haut vol. Nos pauvres enfants sont le plus souvent persuadés que leurs parents se sont livrés à cet acte: la pénétration (représentée en coupe sur la planche du dessin) présentée, sans doute, dans l’intention de leur faire mieux comprendre qu’elle s’est produite autant de fois qu’il y a d’enfants dans leurs familles !

C’est de tout cela dont PREVENIR, DETECTER ET GERER » parle.  Ce livre s’adresse principalement aux parents et aux éducateurs, il peut aussi être conseillé aux généralistes et autres professionnels pour que ceux-ci le conseillent aux jeunes parents afin qu’ils s’en inspirent, pour parler aux enfants en présence de leurs parents, qu’il y ait, ou non, une suspicion, que le professionnel voudrait voir clarifier.

Oui culturellement parlant, anthropologiquement parlant (sociologiquement donc) nous sommes dans une société qui favorise et cautionne, implicitement et involontairement la pédophilie. Ceci simplement parce que nous ne savons pas que nous avons une culture qui nous empêche de voir l’évidence salvatrice qui permettrait cependant une prévention solide et rassurante pour nos enfants tout en renforçant l’intimité des liens familiaux. Le peu de condamnations en justice, par rapport au nombre de cas signalés, la difficulté que rencontrent nos tribunaux ne sont qu’une illustration supplémentaire de cette problématique essentiellement culturelle et dont la responsabilité nous incombe non seulement à nous tous professionnels, mais surtout aux parents que nous sommes !

Le livre de prévention dont il est question, comme dans « la lettre volée » roman d’Edgar Allan Poe, parle de ce qui est tellement visible que nous ne le voyons pas!

Mes lecteurs les plus enthousiastes sont là pour en témoigner. Et ces lecteurs, sont principalement des lectrices, elles sont toutes des ex-victimes qui me disent que: « ce livre est un sans faute », si seulement mes parents l’avaient lu, cela ne se serait jamais passé ».

La clinique psycho traumatique que je pratique depuis plus de vingt ans, me le démontre chaque jour. (Développement ici de l’approche de la PTR, voir article)

La très grande majorité des victimes d’abus, même intrafamiliaux aurait fait appel à un adulte (parent, grand parent ou autre) si il avait su ce que pensait cet adulte de la sexualité en tant que vecteur de plaisir, d’expression de tendresse et d’amour. L’enfant aurait fait appel à d’autres adultes si ceux-ci avaient explicitement parlés de sexualité saine, ou adéquate, pleine de joie, s’il n’y avait simplement pas eu d’équivoque à ce propos.

Nos enfants nous observent, nous “reniflent”, avant d’oser poser des questions qui pourraient nous fâcher, ils ont appris à être prudents.

Si la question de la sexualité n’est pas abordée de manière libre et joyeuse et à l’initiative de l’adulte, la place reste libre pour tout autre personne qui osera dire ou pratiquer une certaine sexualité sur notre enfant.

Et c’est cette autre personne qui tiendra le rôle « d’indicateur culturel » et par la suite défendra sa place et la renforcera de bien des manières.

Qui va à la chasse perd sa place, dit l’adage bien connu! Ce n’est pas pour rien que tant d’enfants en veulent terriblement à leur maman et on pensés qu’elle était d’accord ou/et au courant.

C’est le deuxième grand drame des abus sexuels, l’enfant pense que maman, celle-là même qui devine habituellement ses moindres envies, malaises, ses faims et autres besoins semble anormalement sourde et aveugle à ses appels de détresse. Cette fois, alors que c’est tellement important elle n’intervient pas! Pourtant si elle avait su parler d’amour et de sexualité désirée, l’enfant serait certainement venu lui parler…

L’enfant en gardera, pendant des années, l’idée qu’elle était sans doute au courant (idée fausse dans plus de 70% des cas) et gardera une haine (dans 80%des cas), en fait injustifiée, à l’égard de cette mère ou de ces parents qui n’ont rien vu.

Le sentiment en question s’en trouvera renforcé si l’abuseur à utilisé, le monstrueux mais fréquent et classique: “d’ailleurs ta maman est d’accord », c’est elle qui m’a demandé de le faire.”

Ce petit livre s’adresse donc, d’abord aux parents pour des raisons disons  “stratégiques”, pour plus d’efficacité, car c’est dans la famille que se fera cette révolution des mentalités, tant mieux si elle est véhiculée aussi par les professeurs, les émissions de télévision et de radios. Mais qui, aujourd’hui, peut prendre le risque de parler aux enfants d’une sexualité agréable, désirée ?

Curieusement, dans le même temps, à des heures d’audiences enfantines nos télévisions donnent à voir à nos enfants des relations sexuelles en pleine action. Les spécialistes et les parents en sont à se demander si il est bien pour les parents de parler de cela à leurs enfants…

Nous retardons de quelques guerres, si nous réfléchissons à cet anachronisme criant! Nos enfants ont absolument besoin que nous leurs expliquions ce qu’ils voient à la télé, ils ont besoin de notre accompagnement, de nos explications concernant le contexte  affectif qui souvent manque dans le film. Rassurons nous, ils adorent entendre parler d’amour et sont très factuels. Quand nous transpirons en essayant de leur parler de « çà » ils nous disent: « Ah bon! Et papa et toi vous faites cela et c’est agréable »?

Ces conceptions, ces constats sont le produit de plus de 15 ans de formations et de supervisions des « agents de la protection de la jeunesse » (justice infantile) en Belgique.

 

Ce livre est le produit de centaines et de centaines de supervisions et de psychothérapies de cas d’abus, qui n’auraient sans doute pas eu lieu si simplement la culture « autorisait » à parler d’amour de sexualité, de désir…, de l’antithèse du viol et de l’abus.

Nous pauvres médecins, nous pauvres délégués de protection de la jeunesse et tous les autres intervenants psy, etc. que nous sommes, nous ne nous sentons plus du tout aussi impuissants dès que nous nous autorisons à comprendre cette évidence et à agir pour faire passer son message. Parler d’amour de sexualité saine, briser le silence de l’interdit social en présence de toutes les personnes concernées par un abus sexuel possible fait éclater, souvent un peu à retardement une vérité douloureuse au grand jour! OUI! J’insiste et le répète, dans toutes les situations de suspicions d’abus, ou même dans les situations où les abus ont déjà eu lieu, parler de sexualité saine, en présence des enfants et des parents, est un moyen d’une immense efficacité. On obtient ainsi un effet boule de neige dans lequel les mamans (encore trop souvent et injustement accusée à tort de se fermer les yeux) ainsi que les enfants peuvent devenir les artisans de leur propre libération, et de la perpétuation de celle-ci. Ceci est dérisoirement aussi simple à comprendre et pourtant tellement rarement mis en pratique. Ce n’est pas parce que quelque chose est simple dans son idée qu’il n’est pas extrêmement difficile de l’appliquer. Vous transpirerez en parlant de sexualité mutuellement désirée à vos enfants, vous aurez peur la première fois de franchir ce Rubycon culturel!

(Voir l’article: pour une intervention écologique dans le cadre de l’inceste http://www.relation-aide.com + une version anglaise) (Développement des stratégies inventées et utilisées pour intervenir dans tous ces cas où il n’y a que suspicion d’abus-sexuels)

 

Ce petit livre une fois lu, la majorité des lecteurs disent: « c’est évident », il suffisait d’y penser». C’est cette première compréhension qui est capitale, mais n »est que la première étape, le reste à mon avis est plus difficile à faire puisque c’est prendre la décision de parler à nos enfants, non pas des abus mais des plaisirs d’une sexualité saine et créer ainsi l’habitude de parler librement de la sexualité, d’établir une culture familiale spécifique: voilà l’antidote, voilà la prévention la plus efficace qui soit. On peut rêver que cette culture familiale devienne une culture dans la société élargie, que les messages et les idées encore révolutionnaires qui figurent dans le petit livre Prévenir, détecter et gérer les abus sexuels, apparaissent tels quels dans des « spots » TV, dans les abris de bus et dans les gares, pour aider les parents à réaliser qu’il faut parler, que l’amour physique doit être dit et exprimé dans le cadre familial et leur apprendre comment dire toutes ces choses.

La majorité des cas d’abus, rencontrés dans le cadre de la justice de la jeunesse, et qui l’ont été souvent pendant des années, ne sont toujours pas au courant du fait que leur abuseur, fût-il un père ou un autre, est ou a été en prison en raison de ce qu’il lui a fait. Pourquoi, comment se fait-il, alors que l’enfant qui a été « vu et questionné » par des policiers spécialisés, « suivi » par des psys individuels et familiaux, pris en charge par des agents de la protection de la jeunesse, à été testé et évalué par un ou des psychiatres « experts en justice » ou non. Pourquoi, comment est-il possible que l’enfant n’ait pas été informé de ce qui lui était arrive et du jugement de la société sur les abus.  Tout ce qu’il a entendu dans le meilleur des cas sont de vagues: “on ne peut pas faire « ça », il n’avait pas le droit « d’abuser » de toi” etc.

Certaines justifications scientifiques sont utilisées de manières (involontairement ?) perverses et ont pour effet de protéger l’abuseur. Le comble est que ces justifications sont soi-disant au bénéfice de l’enfant. Par exemple: on justifie l’idée de ne pas poser de question, pour ne pas créer de faux souvenirs, ou encore de ne pas faire parler l’enfant pour ne pas créer de victimisation secondaire. On lancera sans doute plus volontiers des doutes sur la mère qui n’a rien vu et qui aurait du voir, on ira même jusqu’à dire que cette mère veut gagner un divorce et avoir la garde des enfants, si on ne l’affuble pas de la plus terrible des condamnations celle du “syndrome d’aliénation parentale”.

Invariablement, les abus sexuels sur les enfants (malgré chaque progrès de la compréhension de ce phénomène) demeureront une bouteille à encre d’un point de vue légal.

La place des magistrats, à ces propos, n’a rien d’enviable. La où le psychothérapeute expérimenté dans le traitement des traumas peut avoir ses convictions et « ses preuves » qu’il y a eu abus ou pas, le magistrat ne peut se contenter de convictions il a besoin de preuves tangibles.

Il est clair que se sont les abuseurs sexuels les plus dangereux, les psychopathes pervers et parfois mêmes sadiques, ce sont eux qui ont le plus de « chances » de berner autant leur entourage que le psychiatre, le policier ou le magistrat.

Par contre, devant l’enfant ou ses frères et sœurs qui ont été eux aussi informés à propos d’une sexualité saine/malsaine, le pédophile rencontre une résistance, dans la famille, à laquelle il lui est difficile de s’opposer. Imaginez ce qu’une culture collective qui parlerait naturellement de sexualité et d’amour aurait comme effets bénéfiques sur l’ensemble de la population.  Y a-t-il un politique, un décideur dans la salle qui voudrait faire œuvre de salubrité publique, en lançant une campagne via la TV, même si encore aujourd’hui le sujet n’est sûrement pas encore très porteur?  Faire des “spots TV” qui parleraient, comme je viens de le suggérer, comme pour compenser cette même TV, qui montre à nos enfants, presque chaque jour des adultes en train de faire l’amour. Si nous ne sommes pas avec eux pour recontextualiser, il n’y a pas grand monde pour expliquer aux enfants ce qui se passe dans cette scène de sexe. Car comment comprendre, pour un jeune enfant qu’il s’agit dans ce cas, d’une scène d’amour et non d’une scène de violence (par exemple) sans une explication “parentale”.

Une intervention que je suggère souvent lorsqu’il y a suspicion d’abus dans la maison est de mettre un cadenas, un verrou dans la chambre de l’enfant et de rassembler les frères et sœurs informés dans la même chambre. Une intervention apparemment simple et même simplette, mais d’une efficacité redoutable. Je n’en donnerais ici qu’une des raisons: souvent l’abuseur abuse de plusieurs enfants dans la même maison mais il a pris grand soin de dire, par exemple au premier que si il ne le laisse pas faire, il abusera de sa sœur préférée. En général dans ce cas c’est déjà ce qui se produit, mais les enfants ne le savent pas. Leur parler collectivement de la sexualité et ensuite les mettre ensemble dans une chambre protégée par un verrou, ouvre la communication entre les enfants qui se croyaient seuls dans leur malheur. Nos enfants ont été abusés et le sont encore et juste sous notre nez. Nos enfants ont vécu des horreurs et parfois  assisté à de véritables tortures d’autres enfants puis étaient relâchés en toute tranquillité par des abuseurs qui savaient exactement ce qu’ils faisaient. En effet, ces prédateurs savent pertinemment qu’ils ne prennent que fort peu de risques dans cette société qui collectivement co-crée, participe involontairement, à un nombre très important d’actes pédophiles sur des enfants empruntés à leurs familles. Cela nous donne une idée de la grandeur que prendrait le politicien qui débloquerait les fonds pour intervenir dans quelques spots TV à haute heure d’écoute familiale.

Les pédophiles savent qu’ils peuvent compter sur l’efficacité de leurs menaces sur les enfants, lis savent qu’ils peuvent compter sur leur habilité à nous convaincre que tout va bien (nous qui avons tellement envie de croire que tout va bien, nous qui faisons tellement facilement ce déni.  Non! L’enfant ne peut pas aller mal, à cause de ses visites dont il se plaint chez son oncle ou son grand père. Le pédophile repenti que je cite en début de livre (“Une fois qu’un enfant avait été pris dans mes filets, il y restait pour longtemps”) affirme une vérité qui signifie que tant que nous n’établirons pas une relation de confiance explicite avec nos enfants dans laquelle nous prendrons l’initiative de parler de sexualité heureuse et accessoirement de sexualité « tordue », nous garantissons aux pédophiles une sécurité, un abri permanent pour qu’il puisse se livrer à ses exactions, derrière un mur, celui de la culture protectrice.

Merci pour ce mur! Merci pour eux !

Quelles chances nous leur offrons quand même!

Si nous souhaitons diminuer de manière drastique le nombre d’abus d’enfants, c’est immédiatement possible!

Ce progrès se fera au prix d’apprendre aux parents, au prix de nous apprendre à nous même de franchir ce Rubycon culturel qu’est notre habitude de ne pas brusquer l’enfant dans une sexualité qui serait trop précoce. La réalité veut que parler à un enfant dés l’âge de 3 ans, 3ans et demi de sexualité est acceptée par lui de manière totalement factuelle, et non traumatique: « Ah! On met le zizi dans la zézette et c’est très agréable » Ah Bon! Et lorsque vous continuerez en disant à l’enfant que cela s’appelle « faire l’amour” et que c’est une manière très agréable de s’aimer et de se cajoler, il adorera vous entendre parler ainsi!!!

Les enfants adorent savoir que ses parents s’aiment. Au début, c’est vous les adultes qui avez de jeunes enfants, c’est vous qui en transpirerez, mais votre enfant lui acceptera cela tout simplement, vous aurez alors l’impression d’enfoncer une porte ouverte, grande ouverte aux belles histoires d’amour. Et du même coup vous fermerez ainsi la porte aux sordides histoires de sexe vécues, car votre enfant saura, le cas échéant, qu’en penser et viendra sans attendre vous dire ce qu’on aura tenté sur lui ou éventuellement ce à quoi on l’aura forcé. Les dégâts psychologiques seront le plus souvent absents et une carrière de victime aura été évitée!

Mais grâce à nous, à nos timidités culturelles les pédophiles ont beaucoup de chances

Ils ont encore de beaux jours devant eux, non ? Vous ne trouvez pas ? Réfléchissons-y !

 

 

Gérald Brassine 7 rue de la grotte  – 1310 La Hulpe   Belgique 32 2 652 09 09

gerald.brassine@scarlet.be

 

Avec l’aimable autorisation de l’auteur Mr. Gérald Brassine

Pour une intervention écologique dans le cadre de l’inceste

Entretiens avec: Gérald Brassine

 

Assistant social, Président fondateur de l’Institut Milton H. Erikson de Belgique

Formateur d’Intervention Brève dans le cadre des SAJ et des SPJ Psychothérapeute

http://www.artema.be/abus-sexuels/livre.htm

 

Barbara Briqmane

Psychologue Psychothérapeute Formatrice d’Intervention Brève

(avec autorisation de l’auteur)

À John Weakland, un maître généreux et discret. Remerciements.

Je remercie l’ensemble des travailleurs sociaux des Services d’Aide et de Protection de la Jeunesse, qui m’ont témoigné leur confiance, en apportant au superviseur que je suis, de nombreux cas d’inceste ou de suspicions d’inceste. Sans eux, le présent article, et ses concepts, n’auraient pas vu le jour. Je les remercie pour leur courage et l’excellent travail de première ligne, qu’ils font dans des conditions souvent difficiles.

 

  1. Brassine.

 

I. CONSIDERATIONS GENERALES

 

  1. INTRODUCTION

Dans le milieu psychosocial, l’inceste est une situation face à laquelle peu d’intervenants aiment se trouver.

Il est difficile en effet de rester neutre face à l’inceste. Cet acte éveille spontanément chez chacun d’entre nous ce que certains appelleraient un «contre-transfert négatif», où se mêlent tour à tour colère, indignation, incompréhension.

De plus ces situations sont souvent délicates, épineuses et les détecter afin d’entreprendre un traitement est souvent un parcours parsemé de pièges et d’embûches.

L’inceste quand il est découvert (ou le plus souvent supposé), va être abordé selon deux registres qui devraient être tout à fait distincts:

  • Le registre policier

 

  • Le registre thérapeutique.

Dans la réalité, on constate une confusion totale du côté des thérapeutes qui mélangent les deux rôles, souvent sans s’en rendre compte.

Nous développerons dans cet article que la confusion de ces rôles peut être à l’origine des résistances habituellement rencontrées dans les familles incestueuses.

L’intervention que nous proposons ici, est appelée écologique, à la fois parce qu’elle va utiliser les résistances rencontrées comme une ressource par le biais d’un contre-paradoxe, – la résistance principale étant le secret, l’intervention ira paradoxalement dans le sens de garder le secret, pour que celui-ci soit levé, mais aussi en utilisant les ressources internes de chacun des membres de la famille.

L’objectif de cette intervention, est de permettre de rendre la pratique de l’inceste impossible ou quasiment impossible, en changeant les rapports structuraux de la famille, rapports qui avaient permis que l’inceste s’installe. Il sera suivi dans un deuxième temps, d’un travail en profondeur, visant à la «cicatrisation».

Toutefois ce modèle n’a pas la prétention d’espérer résoudre toutes les situations d’inceste, loin de là, et l’intérêt minimal de ce modèle n’est peut-être que de s’introduire en douceur dans ce modèle familial perturbé sans augmenter les résistances, cette approche maximalise la capacité de se faire accepter et les chances de pouvoir travailler dans ce milieu.

C’est parfois le minimum que l’on peut faire dans de nombreuses situations dans lesquelles il n’y a que des suspicions d’inceste. Celles-ci représentent environ 70% des cas d’inceste rencontrés par les intervenants des Service d’Aide et de Protection de la Jeunesse de la Communauté Française de Belgique.

Le modèle ne sera bien souvent qu’un prétraitement, qui pourra ultérieurement permettre un travail plus en profondeur, mais au minimum, il vise à l’arrêt des pratiques, il vise au dévoilement de l’inceste, il vise à provoquer la crise à partir de laquelle un travail plus profond et restructurant pourra être entrepris.

Ce modèle soulève des difficultés particulières de type culturel, qui sont de devoir parler de sexualité à des enfants qui ne sont pas les nôtres, devant leurs parents, et pire de parler de sexualité saine/malsaine sans y avoir été invité.

Habituellement, en dehors des situations d’inceste, les auteurs travaillent selon les principes de la Thérapie Brève (école de Palo Alto). Ce modèle repose sur les principes de la cybernétique et exclut les normes morales ou de psychopathologie traditionnelle, il n’est d’application que sur base d’une plainte (il faut qu’il y ait une demande, une douleur).

Or, on sait maintenant que le syndrome de l’inceste se caractérise par le secret et l’auto-accusation en ce qui concerne l’acte (l’enfant le plus souvent ne se plaindra pas, ou alors après des années de perpétuation de l’acte, en prenant le plus souvent la faute sur lui).

Ainsi, on a longtemps pensé que dans les cas d’inceste, le modèle de Palo Alto, n’était pas adéquat. Il faut pourtant souligner que la dynamique de l’intervention proposée ici, relève bien d’un raisonnement de type systémique et reste fidèle aux principes fondamentaux de l’école de Palo Alto [1].

 

  • 2. MI-FLIC, MI-RAISIN

En Belgique, le monde psychosocial a été brutalement réveillé et secoué il y a une dizaine d’années quand une série d’articles traitant de l’inceste sont parvenus des États-Unis d’Amérique, notamment ceux de Roland Summitt [2]. Ces articles révélèrent brutalement, qu’à l’opposé de ce qui avait été communément admis jusqu’alors, «lorsqu’un enfant déclare avoir été abusé sexuellement par un adulte, il faut le croire parce qu’il dit toujours la vérité»; l’innocence de l’enfance ne peut inventer ni mimer des jeux d’adultes, surtout dans le cadre de relations sexuelles malsaines.

Ainsi, l’inceste existait bel et bien et se pratiquait à travers toutes les couches de la société et tous les types de familles ou de relations de voisinage! Cette révélation eut l’effet d’un électrochoc dans le milieu psychosocial qui fut, lui aussi, touché par cette sorte d’hystérie ambiante et se livra à une véritable chasse aux sorcières, ne percevant pas toujours bien la distance qui doit exister entre le comportement répressif du policier et l’approche se devant plus ouverte du thérapeute.

En Belgique cette même hystérie ambiante était telle, qu’un enfant a été placé durant un mois (et le père accusé) parce qu’elle avait dit en classe qu’elle aimait faire l’amour avec son papa, alors qu’il ne s’agissait là que de mots d’enfants.

Accuser, dénoncer, emprisonner: c’est oublier un peu trop vite que nous sommes avant tout des travailleurs psychosociaux, que notre rôle est de traiter et d’aider, plutôt que de réprimer à tout prix. On peut s’étonner que certains thérapeutes, sans doute persuadés qu’ils agissaient «dans l’intérêt de l’enfant», ont inclus d’office dans leurs outils et objectifs thérapeutiques la prison, le divorce, la séparation…

Il nous semble préférable, de faire en sorte que les gens prennent leurs décisions eux-mêmes, quant à dénoncer, divorcer…

De plus, il faut souligner que malheureusement, certaines des méthodes actuelles n’offrent pas la garantie, pour nous la plus élémentaire, qui est l’arrêt de l’inceste.

Actuellement des informations nous apprennent qu’aux États-Unis, bon nombre d’hommes ou de pères de famille qui avaient naguère été condamnés pour des actes incestueux ou de pédophilie, sortent «blanchis», en jugement d’appel, de ces accusations fallacieuses. Ces procès et emprisonnements avaient eu lieu à la suite d’accusations portées directement à la connaissance des autorités par des enfants qui semblaient dire la vérité. Nous pouvons supposer que ces derniers se sont trouvés entraînés dans le mensonge et l’affabulation par le courant d’hystérie et de panique générale des adultes les entourant.

D’autre part Hubert Van Gijseghem, psychologue belge formé au Canada, a clairement démontré qu’en posant des questions de manière suggestive à un enfant, on peut arriver à créer chez ce dernier des faux souvenirs, surtout si l’enfant est interrogé, comme c’est le cas, un grand nombre de fois par une variété d’intervenants allant de la mère, de l’institutrice, des psychologues aux policiers. On peut remarquer que ce phénomène se rencontre également chez les adultes [3].

Sachant maintenant que ces pratiques entraînent des résultats faussés, on se rend compte de l’importance de faire mener ces entretiens par des personnes qui sont capables de le faire de manière non suggestive. Il semble que les policiers, de par leur formation, sont entraînés à ce type de questionnement. Les psychologues, de leur côté, sont plutôt formés à poser des questions suggestives à des fins thérapeutiques (notamment pour tout recadrage). Il faut souligner que si cette pratique est bien utile dans le cadre d’une thérapie, elle est catastrophique lorsqu’il s’agit de recueillir les premières informations, à un moment où il n’existe encore que des suspicions d’inceste.

Légalement, la justice ne peut intervenir dans un cas d’inceste, que si elle a des preuves concrètes de la culpabilité de l’abuseur. Celles-ci peuvent être notamment les aveux de l’abuseur ou un témoin (AR./3 avril 1995).

Si l’abuseur nie, et qu’il n’y a pas de témoin, la seule plainte de l’enfant ne constitue pas, bien souvent, une preuve suffisante, même si le Juge peut, selon son intime conviction, décider de croire l’enfant ou le père.

En outre, dans la majorité des cas, ce n’est pas l’enfant qui se plaint, mais une personne extérieure à la famille qui a des suspicions d’inceste ( par exemple: l’institutrice qui voit le comportement de l’enfant changer).

Un intervenant pensant en son âme et conscience qu’un père abuse d’un de ses enfants ressent le besoin souvent impérieux d’éloigner ce père. Il essayera d’obtenir des aveux de l’enfant (en posant ces questions suggestives), dans le but souvent avoué de faire mettre ce père en prison.

Il confond ainsi le rôle de « flic » avec le rôle de « thérapeute ».

Dans le cas particulier d’un intervenant social, travaillant dans un Service d’Aide à la Jeunesse ou de Protection de la Jeunesse, sous le couvert de sa casquette psychologique, il peut lui aussi penser que, pour le bien de l’enfant, il faudrait que le père reconnaisse les faits, or ce père sait que s’il avoue, il ira en prison.

En effet, son mandat l’oblige à porter à la connaissance de ses supérieurs hiérarchiques tous les faits de pédophilie qui lui sont révélés. La «collaboration» sera de ce fait quasiment impossible.

Ce qui reste un cas particulier chez nous (obligation d’informer la justice pour les délégués des SAJ et SPJ), est la règle dans la majorité des états d’Amériques, mais aussi en France, en Angleterre, au Canada…

En Belgique pour les autres intervenants (psychologues, médecins, assistants sociaux, enseignants), la loi permet de ne pas dénoncer les faits délictueux qui sont portés à leur connaissance, sous condition exclusive qu’ils prennent la situation en charge, d’une quelconque manière et s’assurent que les faits d’abus ne se reproduisent plus.

La Belgique peut donc se féliciter d’offrir encore une certaine marge de manœuvre aux professionnels de la santé et de la santé mentale.

 

  • 3. ACTUELLEMENT DANS LE CADRE DES SERVICES D’AIDE ET DE PROTECTION DE LA JEUNESSE : DE CHARYBE EN SCYLLA

Si ceux qui prennent les décisions (Juges, directeurs ou conseillers) ont des suspicions d’inceste uniquement étayées sur l’avis d’experts, mais ne constituant pas des preuves suffisantes pour que les faits soient prouvés, ils se retrouvent dans ce cas face à des alternatives toutes deux insatisfaisantes et génératrices de culpabilité :

D’une part, on place l’enfant pour le protéger, en lui disant quelque chose comme «c’est pour ton bien».

Même s’il comprend les bonnes intentions des travailleurs sociaux, il se trouve néanmoins enfermé dans ce qui semble bien n’être pour lui, ni plus ni moins, qu’une prison. Il est, de plus, exclu de la maison familiale, comme un paria.

La petite phrase «c’est pour ton bien» et la recherche de son bien-être, sont une bien mince excuse, pour masquer ce qui représente à ses yeux une injustice de plus. Pour un enfant c’est «l’injustice de la justice», une blessure de plus… et une leçon.

De plus on passe à l’enfant le subtil message implicite que d’une manière ou d’une autre, l’abus s’est produit par sa faute. Quoi qu’on fasse ou qu’on veuille ce message passera lorsque c’est l’enfant qui est arraché à sa famille et placé [4].

Dans ce cas, que faire des frères et sœurs restant dans la famille…? Et si les doutes étaient fondés, comment être sûr qu’ils ne sont pas eux aussi victimes…? [Face à cette injustice de la justice souvent commise, certains cherchent d’autres solutions. Ainsi un magistrat propose au père incestueux, lorsque les faits sont clairement établis, pendant la période d’attente du jugement qu’il fasse soit de la prison préventive, ou qu’il quitte le domicile familial, laissant la victime dans sa maison].

L’autre alternative mais peut-être la plus angoissante pour les décideurs : laisser l’enfant dans la famille. Mais si les suspicions étaient vraies… ?

Ajoutons que selon notre évaluation des SAJ et des SPJ, + 70% des cas d’inceste ne sont AU SENS DE LA LOI que suspicions d’inceste, les intervenants sont donc dans un nombre incalculable de fois coincés entre ces alternatives.

Lorsque les preuves sont établies, l’abuseur ira en prison (bien souvent, longtemps après le dévoilement des faits) et l’intervenant social peut voir dans l’enfermement ces avantages :

  • l’enfant est reconnu socialement par rapport à ce qu’il a subi

 

  • L’enfant, pour un temps, est protégé du père.

 

Mais on commence déjà à en constater les retombées néfastes et celles-ci sont multiples :

 

  • L’éclatement de la famille

 

  • Le rejet fréquent de l’enfant abusé par sa mère et sa fratrie

 

  • La diminution des possibilités que le père reconnaisse de lui-même son crime et présente ses excuses à l’enfant

 

  • Et surtout, la culpabilité de l’enfant d’avoir mis son père en prison, alors que ce père est aimé aussi, pour d’autres aspects.

 

D’autre part, quand la peine de prison est terminée, quelles garanties a-t-on que le père est guéri pour autant?

Le problème de son retour en famille se pose. Personne ne peut être sûr qu’il ne récidivera pas, mais une exclusion à vie est-elle une meilleure solution?

Par conséquent, la responsabilité des Juges, directeurs et conseillers est énorme, contraints qu’ils sont de naviguer perpétuellement entre Charybde et Scylla.

Selon H. Van Gijseghem, il faudrait, idéalement qu’on ne mélange d’aucune manière le «mandat d’aide» et le «mandat d’enquête». Il est certain que cela serait la meilleure solution. On doit pourtant tenir compte des réalités et l’intervention proposée ici tente d’offrir une manière différente de travailler thérapeutiquement malgré et compte tenu de ces deux mandats contradictoires. Bien sûr nous ne pensons pas que cet outil sera le plus adéquat, ni qu’il sera applicable dans toutes les situations. Il permet toutefois d’agir même dans les situations les plus inextricables, ou le doute est présent quant à l’identité de l’abuseur et/ou quant à la réalité de l’abus sexuel.

Il permettrait également de débusquer plus de cas d’inceste et sans doute plus vite, par la facilité qu’il offre, d’entrer dans les familles où il y a «suspicions d’inceste» et enfin de viser son objectif premier (minimal sans doute), qui est l’arrêt des pratiques sexuelles.

 

II. L’INTERVENTION

Cette intervention sera particulièrement adéquate et utile, dans tous les cas où il n’y a qu’allégation d’inceste. Elle s’avère également applicable dans les situations de retour du père à la maison, après la prison.

 

  • 1. PRÉMISSES

Il semble évident, qu’un intervenant ayant une fonction psychologique, mais n’en ayant pas moins une mission policière (ou la simple intention de faire avouer au père), lorsqu’il arrive dans la famille, observe les réactions suivantes :

 

  • le père nie farouchement

 

  • l’enfant se rétracte ou devient mutique

 

  • la mère refuse de croire le fondement des accusations formulées…

 

  • L’intervenant se trouve le plus souvent dans un milieu hostile dont il ne peut attendre aucune collaboration.

 

Ce qui est étonnant, c’est qu’il ne comprenne pas que ce milieu hostile, c’est lui qui contribue à le créer, tout au moins en partie, sur base notamment de bonnes intentions telles que :

 

  • le père doit avouer (pour le bien de la victime)

 

  • le père doit payer et aller en prison (pour que la victime sache qu’elle n’est en rien coupable de ce qui s’est passé).

 

Il n’en reste pas moins que, lorsque l’intervenant se présente avec ces objectifs thérapeutico -légaux, il fabrique des résistances (réactions précitées), que lui-même interprétera par la suite comme les signes psychopathologiques typiques de l’interaction existant dans les familles incestueuses!

Ainsi on voit des mères accusées de complicité tacite dès lors même qu’elles ne prennent pas la décision de dénoncer et de jeter leur mari dehors. Il semble donc compréhensible que lorsque l’on demande à ces mères de prendre «position», si «position» signifie divorce, alors elles ne prendront pas cette décision forcée. Nous pensons même qu’elles peuvent retarder une telle décision.

À quoi réagissent-elles quand elles disent à l’intervenant «je ne vous crois pas» ?

Nous croyons qu’elles réagissent essentiellement à la «démarche policière» et à ses conséquences implicites et négatives pour la famille. Devant la menace de voir leur mari en prison, alors même que ce mari est souvent le seul gagne-pain de la famille par ses revenus professionnels, l’intervenant sans le vouloir, accentue la possibilité de créer le déni maternel (déni au sens

En effet on sait que l’inconscient, face à une réalité trop indigeste, a tendance à «protéger» le conscient en filtrant les informations qui viendraient confirmer cette réalité. Il est donc juste de penser que seul l’inconscient à déjà perçu l’inadmissible. C’est sans doute l’existence de ce mécanisme de défense qui peut laisser penser que la mère est complice.

La mère, face à l’inceste, doit tout à la fois accepter l’idée d’avoir été trompée par son mari, que ses rivaux sont ses enfants et la culpabilité de n’avoir pas su les protéger.

Combien de maris ou de femmes trompées ont fermé les yeux involontairement sur des preuves parfois criantes d’une vérité qu’ils ne voulaient pas voir, car trop difficile à admettre. Pourtant, ils ne sont confrontés qu’à une seule des trois «horreurs» que la mère devrait accepter d’intégrer d’un seul coup.

Quand l’intervenant vient en menaçant implicitement ou explicitement de la prison, la mère imagine surtout les conséquences sociales, familiales et personnelles qui en découleront si les faits étaient avérés. C’est aussi pour cela que la mère sacrifiera le devenir de l’enfant pour un moindre mal.

C’est pour contrecarrer ces réflexes de défense et de survie de la famille que dans ce modèle, nous offrons une occasion à la mère, en diminuant la pression (menace de prison, accusation implicite de complicité) de vérifier, pour elle-même, si de tels soupçons sont fondés.

Le modèle donne les informations nécessaires pour faciliter une prise de conscience et respecte aussi la mère en lui offrant le temps indispensable pour « digérer » et assimiler ces faits inacceptables.

On découvre également, de plus en plus, qu’un père incestueux agit souvent de manière cloisonnée. Ceci signifie que, s’il y a plusieurs enfants, il ne se limite que rarement à un seul, abusant de manière indifférenciée aussi bien des filles que des garçons et ceci sans qu’aucun des frères et sœurs ne puissent découvrir que le père abuse également des autres, le secret règne en maître.

Tant que le père peut maintenir le cloisonnement (non-communication dans la fratrie, isolement la nuit), il peut continuer à abuser des victimes sans grands risques.

On sait que souvent c’est lorsqu’un enfant découvre que son frère ou sa sœur plus jeune subit également les abus, qu’alors il décide de dévoiler le secret.

L’intervention a été conçue en tenant compte de chacune de ces prémisses.

 

  • 2. MODE DE L’INTERVENTION

 

 

  1. a) Se rendre au domicile de la famille, réunir tous les membres de la famille, pour procéder à l’intervention ;

 

  1. b) « Il a été dit dans cette famille, que papa, ou un autre monsieur, avait fait… (Dire les faits exacts tels qu’on les connaît avec les détails concrets et dits dans le langage de l’enfant…), peut-être que c’est vrai et peut-être que ce n’est pas vrai.»

 

« Si c’est vrai, c’est grave. Un adulte ne peut pas faire ce qui a été dit … c’est très grave et il peut aller en prison pour ça, aucun adulte d’ailleurs ne peut faire..» (Donner de manière informative l’ensemble des gestes sexuels qu’un adulte ne peut poser sur un enfant, toujours avec des termes compréhensibles pour l’enfant, parler aussi de sexualité saine).

« Si c’est faux, c’est grave aussi, car il s’agirait d’un mensonge ou d’une erreur qui risque d’accuser à tort papa ou un autre monsieur.»

« Je me dois de vous dire dés maintenant à tous, que si vous me disiez que les soupçons pour lesquels je viens sont vrais, je serais obligé de les déclarer aux autorités judiciaires » « Si c’est vrai, vous devez savoir, les enfants, que papa ou le monsieur souffre d’une maladie et qu’il a besoin de votre aide, pour arrêter cette maladie et aller mieux» (recadrage)

« Monsieur, Madame et les enfants, comme nous sommes tous dans le doute, je vais vous proposer quelque chose qui permettra de rassurer tout le monde: dès ce soir, je veux que tous les enfants dorment dans la même pièce (s’ils sont trop nombreux, les partager dans deux pièces avec un plus grand dans chaque pièce), et si une nuit, papa venait dans la chambre pour refaire ce qu’on a dit qu’il faisait, alors les enfants, il faudra crier bien fort « Non » tous ensemble, pour aider votre papa à arrêter.

  1. c) Il faut déjà à ce stade amener les notions d’excuses et de réparations. En effet, tout en insistant sur le fait que peut-être il ne s’est rien passé, on peut dire: «si ce qui a été dit est vrai, alors cela mérite réparation». Les enfants vivent dans un monde où quand on fait quelque chose d’interdit on est puni.

 

« Alors vous, les membres de cette famille, vous devez penser à la punition que mérite l’auteur de ce qui a été fait. Aussi bien vous Monsieur, que les enfants et que vous Madame qui avez été trompée en tant que femme et en tant que mère.»

« Ne me dites rien pour le moment mais pensez-y chacun pour vous-même et ensemble.» On peut donner des exemples de punition comme: des travaux réguliers pour la famille, des devoirs, une somme conséquente pour les études supérieures des enfants. Chaque punition doit être décidée avec la famille, elle doit toujours avoir un début et une fin, et c’est surtout à la mère que reviendra la tâche de les faire appliquer et respecter.

  1. d) Il faut s’assurer que tout le discours a été compris et que le nouvel aménagement pour les lits va être fait. Il faut revenir, ultérieurement, pour vérifier que c’est bien fait.

 

  1. e) Revenir dans un deuxième temps pour voir comment se déroulent les suites de l’intervention et ses conséquences: dépôt de plainte, dénonciations, demande d’aide psychologique, fin des soupçons…

 

  • 3. ANALYSE DE L’INTERVENTION :

La lecture des points essentiels de l’intervention donnera le schéma suivant :

 

  1. Intervention :

 

  1. Le doute : peut-être que oui, peut-être que non ;

 

  1. Cartes sur table : rappel du mandat pour les SAJ et les SPJ (si vous me parlez, je dois porter plainte) ;

 

  1. L’information : parler un langage concret et adapté pour les enfants sur la sexualité saine et malsaine ;

 

  1. La règle : information sur l’interdit de l’inceste et de la pédophilie de manière globale aux enfants ;

 

  1. Le recadrage : l’abuseur est recadré comme étant «malade» et il faut donc l’aider ;

 

  1. Une solution : mettre les enfants ensemble et leur demander de crier « non ».

 

  1. Excuses et réparation

 

  1. de l’abuseur incestueux (de lui-même) ;

 

  1. pour la femme en tant que femme, et en tant que mère ;

 

  1. pour l’enfant abusé, et même pour les frères et sœurs non abusés.

 

  1. Développement

 

  • 3.1. Intervention

 

Le doute

 

En arrivant dans la famille en disant «peut-être que oui, peut-être que non», on respecte d’abord une des lois constitutionnelles les plus importantes des démocraties qui est qu’une personne reste innocente tant qu’on n’a pas su prouver sa culpabilité. Cela s’appelle la «présomption d’innocence».

D’un point de vue thérapeutique, on verra également qu’entrer dans une famille sans être accusateur, permet d’éviter les résistances habituelles (déni massif du père et de la mère, mutisme de chacun…).

Ainsi le père, ne se sentant pas attaqué, ne peut que collaborer dans son propre intérêt, à la tâche proposée.

La mère ne devant pas dépenser toute son énergie et son attention pour défendre sa famille, peut alors prendre le temps d’ouvrir les yeux et les oreilles, pour se rendre compte par elle-même de la véracité des faits.

Les enfants n’étant plus paniqués par les conséquences de ce qu’ils ont révélé, ou révéleront, peuvent écouter la solution proposée, s’informer, et surtout enfin communiquer entre eux.

Cela facilitera également la communication entre la mère et les enfants.

 

Cartes sur table

Le rappel du mandat qui oblige l’intervenant travaillant dans le cadre d’un SAJ ou d’un SPJ, à dénoncer à la justice tous les faits de pédophilie dont il a connaissance, est essentiel. La menace dite ouvertement, sans être atténuée offre l’avantage d’être claire et explicite. Paradoxalement, dire haut et fort, ce que les gens redoutent de nous, les met en confiance. Cette attitude dit quelque chose de nos préoccupations principales qui sont avant tout, l’arrêt de l’inceste et une mise en route du processus de réparation.

En ne disant pas à haute voix cet état de fait, soit les gens le connaissent et seront tout à fait non collaborants, soit ils feront confiance au discours d’aide de l’intervenant, mais celui-ci dès qu’il aura des aveux, laissera tomber son côté «aidant» pour prendre un rôle de «policier» et dénoncera ce qu’on lui a avoué dans la confiance.

Nous pensons que ceci est extrêmement pervers en soi.

 

L’information

L’intervention recèle une difficulté majeure, qui consiste à parler de sexualité saine et malsaine à des enfants devant leurs parents. Il peut paraître étrange de parler aussi de sexualité saine, mais c’est une nécessité si on ne veut pas effrayer les enfants par rapport à la sexualité en général.

Force est de constater le malaise réel, bien compréhensible, que ressentent les intervenants ayant à s’acquitter de cette tâche.

Toutefois lorsque l’on est en présence d’enfants devant subir des abus sexuels parfois quotidiens, le jeu en vaut la chandelle.

On entend bien trop souvent des professionnels de la communication utiliser avec des enfants des termes incompréhensibles comme: abus sexuel, attouchement, inceste, pénétration, sodomisation…

D’autres, de peur de nommer la chose, utiliseront un vocabulaire vague et non défini. Mais comment un enfant peut-il faire confiance à un adulte qui lui parle un langage qu’il ne comprend pas et qui semble avoir du mal à dire avec des mots simples, ce que lui doit subir régulièrement ? Même si dans le meilleur des cas l’enfant comprend la signification des termes utilisés par l’intervenant, n’est-il pas alors lui-même prisonnier de l’interdit implicite, de parler ouvertement de ce qui lui est arrivé ?

Le sentiment d’hypocrisie que l’enfant peut alors ressentir, doit être énorme.

Dans un système où ce qui fait le plus mal est le secret, le tabou se doit d’être impérativement levé.

 

La règle

Cela peut paraître normal de donner une information claire et concrète sur l’interdit de l’inceste et de la pédophilie en général, mais on constate que cette information est rarement faite, et ceci découle sans doute de la difficulté citée dans le point précédent consistant à parler de sexualité à un enfant. Pourtant si tellement d’hommes peuvent abuser d’enfants, c’est aussi grâce à nous tous, qui laissons l’enfant dans l’ignorance. Le tabou culturel sur la sexualité nous rend, malgré nous, complices.

On constate que la majorité des enfants acceptent l’inceste essentiellement car ils ne savent pas que c’est interdit. C’est quand ils commencent à parler de sexualité à l’école avec des enfants de leur âge, qu’ils se rendent compte que ce qu’ils vivent n’est pas « normal ». Ils sont très étonnés de découvrir que ce qu’ils vivent ne se passe pas dans toutes les familles.

C’est comme si le monde des adultes n’avait pas confiance dans les capacités de l’enfant à se protéger, comme s’il doutait qu’un enfant soit capable de dire « non », ou encore qu’il profiterait de l’information pour fabuler !

Un enfant non informé sur l’interdit de l’inceste, ne peut pas faire la différence entre un ordre comme «mange ta soupe» et «baisse ta culotte». Ainsi il ne sait pas qu’il peut dire «non».

Dans un grand nombre de famille, le simple fait de donner cette information suffira à mettre un terme à l’inceste en provoquant, parfois à retardement, des réactions en chaîne chez les enfants, la mère, entraînant jusqu’à l’amendement du père.

 

Le recadrage

En recadrant le père comme «malade», on permet de maximaliser les chances que l’enfant puisse dire «stop», en lui permettant d’appliquer l’intervention même pour son père. En effet face a une personne ayant autorité sur lui, l’enfant doit avoir non seulement l’information mais aussi du courage pour arriver à s’opposer à cette autorité. Par contre, s’il comprend que c’est pour le bien de son père qu’il doit lui dire «non», il ne vit plus ça comme une rébellion mais plutôt comme une aide à lui apporter.

On sait que l’agresseur incestueux n’est que rarement un violeur, et qu’il a besoin de croire à la complicité et au désir de l’enfant. Le pédophile, incesteur ou non, dépense parfois une énergie et un temps considérable en séduction et manipulation pour amener l’enfant à être «coopérant».

Face à un «non» bien clair, il est incapable d’aller plus loin, car ses distorsions cognitives habituelles ne peuvent plus fonctionner (ils aiment à penser pour la plupart, que l’enfant aime ça, le désire, que c’est pour son bien…)

 

Une solution

Mettre les enfants dans la même chambre et leur demander de crier ensemble « non! » va amener un décloisonnement à deux niveaux :

 

  • On l’a vu, le père a besoin de garder le secret entre chaque victime, si tous les enfants dorment ensemble, il ne pourra plus abuser d’eux au moins la nuit ;

 

  • Mais surtout, cela permet aux enfants de parler entre eux. N’étant plus rendus muets par la peur des conséquences du dévoilement et encouragé par «l’aide à apporter à l’abuseur», ils peuvent enfin entre eux, dire ce qu’ils n’ont jamais osé se dire. On sait que souvent un enfant portera plainte quand il découvrira que son frère ou sa sœur plus jeune est abusé aussi, le pouvoir du décloisonnement est donc très puissant.

En en parlant ensemble, les enfants renforcent ainsi la cohésion et la solidarité «bienveillante» (il est malade et ça ne se fait pas), face à l’abus du père.

Comme on le voit, ce que le modèle introduit le plus dans la famille, c’est la parole. En effet, dans ces familles incestueuses où le secret est l’élément le plus caractéristique, la parole est pour nous le meilleur et principal antidote.

 

  • 3.2 Excuses et réparations vers une cicatrisation (ou de la prééminence du positionnement sur la reconnaissance)

 

Il est important de comprendre que cette deuxième partie visant à la cicatrisation, par le biais des excuses et des réparations, est un thème restructurant lancé à long terme dans la famille.

Dans l’immédiat, elle permet à la mère de se resituer dans ce drame, en réalisant qu’elle aussi est victime en tant que femme trompée et en tant que mère dont l’enfant a été abusé.

Les excuses ne valent rien sans réparations et les réparations ne valent rien sans excuses [5].

C’est en partant de ce principe que la partie «excuses et réparation» a été mise au point.

Nous pensons que la reconnaissance seule, sans prise de position concrète, peut être plus terrible que la non reconnaissance. En effet une mère qui dit à sa fille «je te crois» mais ne prend aucune position par rapport à ce qu’elle a dit, est sans doute plus déstabilisante pour l’enfant, qu’une mère qui dit «je ne te crois pas», et garde une attitude cohérente en fonction de ce qu’elle a dit.

De la même manière, on voit que d’un point de vue thérapeutique, quand un père a fait de la prison, sans s’être jamais excusé auprès de sa famille pour le mal qu’il lui a fait, cela n’a aucune valeur réparatrice cicatrisante pour sa famille et ses enfants.

Si l’emprisonnement est une reconnaissance sociale pour l’enfant, elle est sans commune mesure avec une reconnaissance familiale, faite d’excuses et de regrets.

De plus, en insistant pour que la maman et les enfants choisissent des peines réparatrices, on leur rend, de manière explicite, toute leur dimension de victimes.

Beaucoup de mères et d’enfants se sentent coupables de ce qui s’est passé d’une manière ou d’une autre, souvent même parce que le thérapeute a passé ce message sans le vouloir (la femme est vue, ou se verra elle-même, comme complice, la fille comme provocante, la fratrie comme n’ayant pas voulu aider la victime…).

En leur disant qu’ils ont droit à une réparation, on leur renvoie le message qu’ils ne sont en rien responsables de ce qui s’est passé, le seul fautif étant bien, pour nous, l’abuseur.

 

Excuses et réparations de l’abuseur

On découvre de plus en plus que l’abuseur, contrairement à ce qu’on pourrait penser, éprouve un sentiment de culpabilité par rapport à son passage à l’acte. Les distorsions cognitives précédemment citées viennent essentiellement pour lui permettre de mieux gérer ce sentiment. Mais lorsqu’il est confronté à la réalité (l’enfant était contraint et forcé et ne tirait aucun plaisir de l’abus), certains tentent de se suicider. Le suicide parfois est inconscient comme le développement d’une maladie psychosomatique [6].

C’est pour cette raison que l’on demande au père de s’imposer à lui-même des punitions réparatrices en fonction de l’acte posé. Ceci lui permet d’éviter le risque de création de punitions inconscientes, qui souvent culpabilisent encore un peu plus la victime de l’inceste.

Après avoir fait de la prison il est utile de lui demander d’enfin réparer non plus pour la société mais pour ses victimes.

Excuses et réparations pour la mère en tant que mère, et en tant que femme

Il est important de ne pas oublier que la maman, outre la colère qu’elle peut ressentir face au mal qu’on a fait à ses enfants, ressent aussi de la colère pour avoir été trompée par son mari; cette double réparation est donc nécessaire.

On voit à ce stade parfois, des mères se décider à porter plainte, ce justement contre quoi elles se seraient battues, si on le leur avait imposé.

Dés le moment où la sentence vient de l’intérieur du système familial, elle prend un tout autre sens et est alors vraiment thérapeutique.

 

Excuses et réparations pour l’enfant abusé

 

Il est capital pour l’enfant qu’il voit effectivement, non seulement, que le père regrette, arrête les abus, mais aussi est prêt à réparer.

L’enfant apprend très jeune que lorsque l’on fait des choses interdites on est puni. Même si on lui dit que l’inceste est interdit, si l’acte n’est suivi d’aucune conséquence, il vivra cela comme une injustice.

L’enfant peut choisir avec sa mère une punition petite, qui sera à son niveau et qui signifiera vraiment quelque chose.

En exécutant ces punitions, le père donne une vraie valeur à ses excuses. La mère en les faisant respecter prendra vraiment position pour l’enfant.

De plus, on évite ainsi des situations que l’on rencontre parfois, où l’on voit un père culpabilisé de ce qu’il a fait et un enfant devenu tout puissant, faisant faire à son père tout ce qu’il veut par chantage.

Les punitions réparatrices proposées sont circonscrites dans le temps et limitées au contrat. En dehors des punitions le père peut retrouver sa place de père, avec l’autorité qui lui est nécessaire. L’ordre hiérarchique qui a été bafoué par l’inceste se doit d’être remis en place si l’on veut que la famille se répare.

Excuses et réparations pour la fratrie

 

Les frères et sœurs même non abusés du point de vue sexuel, ont été abusés moralement, car ce drame détruit la famille et ils en sont eux aussi des victimes.

 

  • 4. Exceptions

 

Nous voyons deux conditions limitantes à l’intervention :

– Les cas ou la mère est clairement complice du père, consciente de ce qui se passait et non protectrice.

 

Ces cas existent.

 

– Les cas ou la victime est enfant unique. En effet il faut nécessairement qu’il y ait une fratrie, ou tout au moins la présence d’autres personnes que la victime et les parents dans la maison (grands-parents, tante, cousines, etc.).

On rencontrera des situations ne permettant pas d’appliquer la grille du modèle en son entier, pourtant on constate qu’il est possible de n’utiliser que certains points de l’intervention globale. Celle-ci se présente en fait, comme un ensemble d’interventions qui, en s’articulant les unes aux autres font un modèle, mais qui chacune prises séparément peuvent déjà être utiles.

Ainsi, dans le cas particulier d’une situation d’inceste avec un enfant unique, le point de l’intervention portant sur «mettre les enfants ensemble», ne pourra se faire, mais tous les autres points restent applicables.

Dans un grand nombre de situations, seule la deuxième partie (excuses et réparation) sera utile et applicable.

 

III. Cas cliniques

 

  • Cas 1: Suspicions fondées

Une assistante sociale d’un Service de Protection de la Jeunesse, reçoit une plainte d’une école concernant un abus sexuel perpétré sur un jeune garçon immigré de 7 ans, ayant trois frères. Elle est chargée d’effectuer une mission de surveillance dans sa famille.

Des examens médicaux montrent qu’il y a eu pénétration anale et l’enfant reconnaît qu’il a été abusé, mais il refuse de dire par qui.

Les soupçons se portent bien sûr sur le père mais également sur l’oncle de l’enfant, car celui-ci habite sur le chemin entre l’école et la maison et les parents travaillant tard, les enfants restent souvent les fins d’après-midi chez leur oncle.

L’assistante sociale s’est rendue dans la famille et a appliqué l’intervention telle qu’elle a été décrite plus avant.

À sa première visite, l’ambiance dans la famille lui semble sinistre, la mère se tait et semble complètement dépressive, les enfants sont renfermés, taciturnes, gris. Le père, lui, se montre tout puissant, disant haut et fort qu’il est innocent, que sa religion lui interdit l’inceste, qu’il va toute les semaines à l’office religieux…

Après s’être assurée que tous les enfants dormaient bien dans la même chambre suite à ses instructions, l’assistante sociale ne revient dans la famille qu’un mois plus tard, conformément aux exigences du Juge.

Elle décrit alors qu’à son grand étonnement, elle trouve les enfants riants, heureux. La mère est détendue et semble sortie de sa dépression. L’assistante sociale s’enquiert du père et elle apprend qu’il a quitté le domicile conjugal spontanément.

Elle apprendra aussi que les trois autres enfants avaient eux aussi subi des attouchements. À aucun moment la mère ne dira, «mon mari a abusé de mes enfants», le secret est devenu un secret de Polichinelle, face à l’assistante sociale qui, n’ayant eu aucun aveux clairs, ne peut porter plainte.

En attendant, le père est parti et l’inceste a été arrêté, ce qui est l’objectif premier de notre intervention.

Si l’intervenante avait essayé d’obtenir des informations de manière directe, chacun aurait fait bloc pour garder le secret et éviter au père la prison.

Les enfants n’auraient pas osé en parler entre eux ou à la mère, chacun faisant la sourde oreille à ce qui se passe, pour éviter d’avoir à prendre position. Ici on leur a offert une vraie possibilité de prendre position puisqu’ils n’ont pas été contraints de le dénoncer et de le faire mettre en prison.

On le voit, ici, l’intervention a agit un peu comme un virus qui une fois qu’il est introduit, va se développer dans la famille, seul, sans qu’on ait plus besoin de faire quelque chose.

 

  • Cas 2 : Suspicions non fondées

 

Une assistante sociale d’un Service de Protection de la Jeunesse reçoit la plainte d’une maman demandant que le droit de visite du père soit retiré. Il y a trois filles de 12, 11 et 6 ans et un garçon de 1 an.

La fille de 11 ans dit que son père l’a abusée, la fille de 12 ans dit qu’elle n’a rien vécu, mais qu’elle ne dira rien, la fille de 6 ans dit que rien ne s’est passé pour elle. Le père nie farouchement toutes ces accusations.

Pour essayer d’y voir plus clair, l’assistante sociale envoie les filles chez une gynécologue qui après examen dit, au téléphone, qu’elles ont toutes les trois été abusées (elle précise pénétration anale et vaginale).

L’assistante sociale prend alors la décision de mettre les filles en observation dans un hôpital, pour 75 jours (procédure de mise en observation classique).

À hôpital, on ne veut pas confirmer ce qu’a déclaré la gynécologue qui elle, de son côté, ne veut pas consigner par écrit, les résultats de ses investigations !

Parallèlement, l’assistante sociale rencontre la tante des filles qui a recueilli les aveux de la fille de 11 ans. Cette dame présente un comportement psychotique et dit détester le père, elle explique que pour la faire parler, elle a fait jouer la scène à la petite.

Après supervision, l’assistante sociale décide de faire l’intervention dans cette famille (excepté le point : «mettre les enfants ensemble» puisque le père vit ailleurs).

Elle insiste notamment sur le fait que ce dont on accuse le père est très grave, et qu’il peut aller en prison pour ça.

Peu après la réunion, la fille ayant parlé d’abus, téléphona à sa mère de hôpital, pour lui dire qu’elle avait menti, pour que papa ne vienne plus à la maison (peur de violence vis-à-vis de la mère dans le cadre du divorce).

Les deux sœurs confirmèrent qu’il ne s’était rien passé. L’idée leur était venue de leur tante qui sans cesse leur posait des questions sur ce que papa avait peut-être pu faire avec elles.

On le voit dans ce cas, le modèle a servi non pas a confirmer mais a infirmer des allégations d’inceste.

Pourtant l’assistante sociale était bien prête à mettre en marche la machine judiciaire.

La seule chose qui la retenait était l’attitude d’hôpital qui ne voulait pas confirmer les dires de la gynécologue, sans vouloir pour autant les contredire à 100 %.

Mais pour pouvoir supprimer le droit de visite au-delà des 75 jours, elle n’aurait pas eu d’autre choix que de dénoncer les suspicions.

 

IV. Conclusions

 

Si comme on l’affirme généralement, seulement deux cas d’inceste sur cinquante arrivent devant la Justice, cela signifie qu’un nombre incalculable de situations d’inceste restent intouchées.

Quand il semble difficile pour l’intervenant de parler de possibilité d’inceste parce qu’il n’y a que de vagues doutes, le modèle est facilement utilisable du fait de sa douceur et de sa non- intrusion. En effet, le modèle respecte à la fois les personnes, mais aussi la loi [un des fondements constitutionnels de la Démocratie étant qu’une personne est présumée innocente tant qu’on n’a pas pu prouver sa culpabilité].

Lorsque l’on ne respecte pas ce principe fondamental, on dresse involontairement les barrières du déni et de la peur des conséquences sociales d’une intervention, diminuant ainsi les chances que la maman ouvre les yeux et les oreilles, que le père avoue familialement, répare et que l’enfant cicatrise la blessure faite par l’inceste.

L’intervention n’est pas hors la loi non plus, elle ne couvre pas le crime, mais se donne les moyens de le débusquer, de l’arrêter, de prévenir sa récidive, de le traiter, ce qui est l’essentiel pour les auteurs qui sont psychothérapeutes et non policiers.

En rien il ne faudrait comprendre que nous tentons d’éviter l’emprisonnement. Ce n’est simplement pas notre travail, même si cette possibilité est ouverte dans les «excuses-réparations», mais alors c’est à la famille toute entière, qu’il incombe de choisir les moyens de réparer.

L’intervention permet une restructuration écologique de la famille, qui permet à celle-ci de se défendre de l’intérieur et d’utiliser ses propres ressources [7].

 

A priori, nous n’avons pas comme objectif thérapeutique :

 

  • la mise en prison du père ;

 

  • Le divorce ou la séparation des parents.

 

C’est à eux d’en décider.

Il est important de rappeler que l’objectif minimal de cette intervention est l’arrêt des abus sexuels et d’ouvrir une occasion de cicatrisation en profondeur à long terme.

Si un couple, dont le mari bat sa femme, vient nous voir, le projet thérapeutique que nous devons avoir est d’aider chacun des membres du couple à aller vers un mieux être, et le divorce sera peut-être une des solutions. Mais si d’emblée nous décidons que ce mari est un monstre et que la femme doit divorcer, non seulement c’est de l’ingérence thérapeutique (le thérapeute sort de sa position de neutralité), il y a beaucoup de chance pour que le couple se sauve et ne revienne jamais.

Dans le domaine de l’inceste, bien trop souvent les intervenants ont perdu leur neutralité, pour des raisons de contre-transfert violent bien compréhensible.

Mais quel droit avons nous de coller systématiquement sur le front de ces mères cette nouvelle étiquette de «femme d’abuseur» ? De quel droit décide-t-on d’emblée que cet homme ne changera jamais ?

Nous pensons que c’est la meilleure façon d’empêcher définitivement cette famille de se reconstruire en rigidifiant le système.

Tous et toutes, nous devons rester attentifs aux risques de dérive qui pourrait survenir, si comme le désirent certains thérapeutes, seul leur diagnostic pourrait suffire pour faire mettre les pères en prison.

On commence déjà à voir les dégâts causés par des thérapeutes persuadés que l’enfant se faisait abuser par son père et qui ont dirigé l’entretien dans ce sens.

Nous pensons que dès qu’un thérapeute perd son objectivité dans ces situations, il ne peut plus être efficace, à la fois, car comme l’a démontré H. V an Gijsseghem, il risque d’obtenir des aveux qui n’ont aucun fondement, mais aussi il paralyse tout le système familial, qui connaissant son rôle d’enquêteur policier, ne peut entamer le moindre travail thérapeutique.

Dans ce contexte plus que jamais mi-flic, mi-raisin, comment ne pas se sentir perdu, quand notre mission première qui est d’aider et de soigner passe en second plan ?

L’intervention offre à chaque intervenant la possibilité de «redevenir thérapeute» dans ce contexte délicat qu’est l’inceste, elle nous oblige à redevenir respectueux des individus et stratèges dans nos interventions.

P.S. L’auteur souhaite que les personnes qui utiliseront le modèle exposé ici lui fassent part de leurs expériences à des fins de publication. S’adresser à : G. BRASSINE, 7 rue de la Grotte, B- 1310 LA HULPE, Tél. et fax : 32 2 652 O9 O9

Avec l’aimable autorisation de l’auteur Mr. Gérald Brassine

BIBLIOGRAPHIE

 

  • JEAN-JACQUES WITTEZAELE-TERESA GARCIA, À la recherche de l’école de Palo Alto, Paris, Édition Seuil, 1992.
  • ROLAND C. SUMMIT M.D.,The child sexual abuse accomodation syndrome,in « Child abuse andneglect », 1983, pages. 177 à 193.
  • HUBERT VAN GIJSEGHEM, L’enfant mis à nu , Montréal, édition du Méridien.
  • TERRYS TREPPER-MARY JO BARRETT, Systemic treatment of incest, New-York, édition Brunner-Mazel, 1994.

 

  • Jeffrey K. Zeig, Ph. D., Ericksonian Methods: The essence of the story, New-York, Brunner-Mazel, 1989.
  • CLOÉ MADANES, The violence of men, San Francisco, édition Jossey-Bass, 1995.
  • MILTON H. ERICKSON, The Collected Papers, New-York, édition Irvington Publishers, 1980.

 

NOTES

[1]

Jean-Jacques Wittezaele-Teresa Garcia, À la recherche de l’école de Palo Alto, Paris, Edition Seuil, 1992.

[2]

Roland C. Summit M.D., The child sexual abuse accomodation syndrome , in »Child abuse and neg- lect », 1983, pages. 177 à 193.

[3]

Hubert V an Gijsseghem, L’enfant mis à nu, Montréal, édition du Méridien.

[4]

Terrys Trepper -Mary Jo Barrett, Systemic treatment of incest, New-York, edition Brunner-Mazel , 1994.

[5]

Jeffrey K. Zeig, Ph. D., Ericksonian Methods: The essence of the story, New Mazel, 1989.

[6]

Cloe Madams, The violence of men, San Francisco, édition Jossey-Bass, 1995.

[7]

M.H. Erikson, The Collected Papers, Edition Irvington Publisb -hers, New-York, 1980.

 

Gérald Brassine

Entretiens avec: Gérald Brassine

UN TRAITEMENT DOUX, RESPECTUEUX, EFFICACE ET RAPIDE DES

PERSONNES VICTIMES DE TRAUMAS SEXUELS EST-IL POSSIBLE?

 

LA PTR:  PSYCHOTHÉRAPIE DU TRAUMA ET REINTEGRATION

                                                     
 

  par  Gerald Brassine

 
 
 

 Préalable: une connaissance de l’abus sexuel est capitale.

 

Pour travailler des traumatismes aussi importants que ceux qui découlent des abus sexuels, en particulier, ainsi que de nombreux autres événements de vie anciens qui  restent douloureux des années plus tard, il est important de respecter certaines règles, souvent méconnues par pas mal de professionnels.

Une des attitudes importante de la part de “l’intervenant désensibilisateur de traumas” qu’il soit professionnel ou non est qu’il crée une bonne relation, ca va de soi ! Dans le cas des abus sexuels une méconnaissance de la réalité des abus et de leurs effets  rendra cette relation de confiance impossible.

Une bonne relation découle de beaucoup de choses différentes, entre autres, de la connaissance de ce que vivent effectivement les victimes de traumas.

Un grand nombre de personnes abusées continuent de se cacher dans la peur et dans la honte des agressions dont ils ont été les victimes.

Ces personnes se sentent bien plus à l’aise sur le net, sur un forum de discussion et d’entre-aide aux victimes. Sur ces forums on ne raconte rien des abus subis si on le souhaite. On parle sous un pseudonyme et on ne dévoile rien de son histoire tragique ou seulement la partie que l’on se sent capable de dire sans trop en souffrir.

Celui ou celle qui a vécu des agressions sexuelles, des tortures, se sent, non seulement coupable, mais fait aussi tout ce qu’il peut pour ne pas se les remémorer et essaie d’éviter le sujet. Ce n’est pas pour rien que beaucoup de sites spécialisés sont gentiment “fleur bleue”, anodins et c’est bien comme ça. Les personnes victimes essayent de se reconstituer une identité propre (pas sale) avec des gens apparemment normaux qui ne parlent que peu souvent de “çà”, mais dont le non jugement est garanti puisqu’ils ont eux aussi vécu la chose dont on parle le moins possible.

Et ils ont raison de faire cela et de cette manière …. Se glisser dans un salon respectueux et silencieux. Et cela est déjà, en soi, très thérapeutique.

Mais il y a moyen de faire mieux, beaucoup mieux, pour se soulager de ses symptomes, mais il faut savoir comment faire.

 
 

 Le parcours du combattant des victimes.

 

 Trop de victimes ont parfois pris le risque de s’adresser à des amis, devant un public non averti, à des policiers et parfois à des psy et elles en ont souvent gardé un souvenir douloureux, elles en sont ressorties effrayées et jugées, condamnées par des interprétations faciles.

Certaines victimes m’ont exprimé, la douleur qu’implique le fait d’en parler pendant des séances et des séances, de s’en souvenir et cela devant une personne qui ne réagit pas, qui reste muette, ne fait rien.

Ces patients se sont adressés à des psys de type analytique ou d’autres orientations qui ne connaissent le trauma que théoriquement et qui ne connaissent pas non plus, ce qui pourtant dans d’autres pays est considéré comme une faute grave; la victimisation secondaire créée par le simple fait de faire parler des traumas sans y porter remède immédiatement!

Beaucoup d’orientations psychologiques n’ont aucune autre pratique que celle de faire parler la victime et c’est totalement inutile et vraiment dommageable.

Sur ce point, différentes approches modernes qui traitent spécifiquement le trauma sont d’accord. Il est très dangereux de faire parler une victime exagérément de ses souvenirs. Cela relance les symptomes et augmente la difficulté à vivre de la victime.

Les approches de type psychanalytique qui n’utilisent que la parole n’ont donc pas d’outils spécifiques pour le traitement des traumas. Il faudrait éviter ces méthodes inappropriées pour le trauma. Les approches psychanalytiques restent bénéfiques pour d’autres problématiques.

Plus grave encore pour ces patientes qui, dans leur tentative de trouver quelqu’un qui puisse les aider, sont “tombées”sur un thérapeute qui ignore tout du trauma  ou croit  que toutes les personnes qui parlent d’abus sexuels sont  suspectées d’avoir tout inventé, ou d’être la victime (quasi psychotique) de faux souvenirs.

Si ce type de psychothérapeute pouvait d’emblée dire qu’il ne croit pas à cette problématique. Ce serait plus honnête et cela ferait moins de dégâts. Qu’il avoue honnêtement son incompétence à travailler cela, parce qu’il pense qu’il est trop difficile de savoir ce qu’il en est vraiment quant à la véracité des abus ou parce qu’il a peur que la personne ne s’invente des faux souvenirs. Il me semble que ce type de thérapeute devrait prendre sur lui la responsabilité de sa croyance et la rendre explicite immédiatement.  Puisqu’il apparaît évident que seul un thérapeute qui ne connaît

aucune approche efficace pour le traitement des traumas ne peut craindre une telle fabrication de faux souvenirs.

Quel bon service il pourrait rendre en s’excusant et en renvoyant ailleurs, vers d’autres thérapeutes qui travaillent avec les traumas !!! Malheureusement le problème est évidemment qu’un thérapeute qui croit à la fabrication de faux souvenirs, pense logiquement que le spécialiste en traumas est un spécialiste en création de faux souvenirs, qui ne peut que  créer plus de difficulté aux patients !

Le thérapeute devrait quand même savoir que pas mal d’écoles  de pensées traitent de différentes manières les traumas. Que se soit le Comportementalisme, le Cognitivisme, l’hypnose éricksonienne, le Descopem, l’Emdr, la Somatic Experiencing et tant d’autres encore sans oublier, bien sûr, la PTR !

En renvoyant à quelqu’un d’autre et en acceptant la possibilité de vrais souvenirs, il pourrait éviter cette terrible douleur que ressentent déjà pas mal de victimes.

En effet lorsque, seulement quelques bribes floues de souvenirs de viols, d’agressions etc. sont accessibles à la conscience, une autre manière qu’à l’inconscient de protéger la personne de la douleur de ces souvenirs est “d’offrir” le sentiment que: “peut-être ai-je inventé tout cela” !!!

C’est un classique, pour qui travaille régulièrement avec les victimes de traumas. Qu’il soit dû à des agressions sexuelles ou non!  Il s’agit d’un mécanisme de défense, une protection qui permet de réduire la souffrance. “ Puisque, peut-être, j’invente un souvenir embarrassant et douloureux, il y a un doute. Ce doute crée un espoir que je paie au prix de penser que je suis un peu fou, j’invente mais quel confort que ce doute”!

Dans la PTR le thérapeute avisé utilisera ce sentiment en le renforçant pour offrir le confort de cette idée, de ce sentiment (peut-être que j’invente, ce souvenir est un faux) pour mieux revisiter, transformer afin d’insensibiliser les souvenirs en question. Dans les instants qui suivent cette désensibilisation, le patient se retrouve au clair avec ce qui a eu lieu ou non. Il sait ce qui lui est réellement arrivé et retrouve souvent d’autres séquences ou morceaux pénibles du souvenir qui rendent le souvenir vérifiable et indiscutable.

En général, le patient comprend mieux après avoir retrouvé le souvenir complètement,

“ l’intelligence” de la stratégie utilisée par son inconscient pour le protéger de ces souvenirs traumatiques.

 

Une de mes patientes m’a raconté comment sa psychologue, qui la “suivait” depuis deux ans et à laquelle elle avait confié les abus sexuels dont elle avait été la victime, a réagi d’une manière plus que stupéfiante. Un jour, cette patiente confia à sa thérapeute qu’elle était parvenue à avoir des rapports sexuels avec un homme qu’elle aimait beaucoup (en faisant de grands efforts pour y parvenir) alors que jusque là elle n’avait vécu que des relations homosexuelles. Pour la psy c’était la preuve qu’elle avait menti. Jusque là, elle ne lui avait parlé que de son homosexualité et avoir eu un rapport hétérosexuel signait son mensonge. Pour la psychologue cette aventure hétérosexuelle devenait la preuve qu’elle avait inventé cette histoire d’abus sexuel. Car, pour la psy, il était impossible qu’une jeune femme abusée puisse avoir des rapports sexuels avec un homme! La méconnaissance de cette psy n’est-elle pas énorme? Cet exemple me fait penser à un texte écrit par Françoise Dolto, dans lequel elle affirmait qu’une petite fille abusée ne souffrait pas du fait que son père abuse d’elle, parce qu’elle savait bien que si papa faisait cela, c’était parce que maman se refusait à lui…”

J’ai entendu dans la bouche de certaines de mes patients que des psys les avaient fait taire  en avançant que les abus n’étaient pas là le vrai problème… Il fallait chercher autre chose, est-ce dans la croyance à la F. Dolto que l’on peut justifier une telle attitude?

D’autres thérapeutes ont invité le patient à pardonner ou à oublier alors que rien n’avait été offert pour désensibiliser ces mille et une douleurs, dont souffrait encore la patiente. Comme si le pardon pouvait être thérapeutique en soi. De la même manière, certains psychothérapeutes pensent  que porter plainte et aller au tribunal, auront un effet thérapeutique magique. Ils poussent le patient à faire ces démarches, lorsqu’ils ne les y forcent pas, par un “si vous n’allez pas porter plainte, je ne vous donne pas un autre rendez-vous”. Bien souvent le patient se sent encore plus honteux de ne pas être capable de faire cela.

Pas mal de psy devraient avoir la décence, l’humilité de déclarer que ce n’est pas leur spécialité, ou que cela leur fait trop mal et ils devraient envoyer les patients chez quelqu’un qui pourra les aider. Chez quelqu’un qui y connaît quelque chose dans les abus sexuels et dans le traitement des traumatismes qu’ils impliquent.

Malheureusement ceux-ci ne sont pas légion !

 
 

 Du neuf sous le soleil en ce qui concerne le traitement des traumatismes.

 

Pour autant que cela soi fait en douceur! Le Emdr ne cache pas qu’il s’adresse essentiellement à des traumas légers, que les traumas  trop lourds, trop anciens, ou qui ont été perpétrés de manière répétitive devraient être évités par les praticiens du Emdr. Il semble d’ailleurs évident que l’abandon de cette technique (pourtant efficace) par les thérapeutes formés, soit dû à la trop grande violence de cette approche, si on en croit une recherche faite par l’école de Emdr de Londres). Aux États Unis certains thérapeutes formés a l’Emdr disent, non sans humour, qu’il faudrait avoir un permis de port d’arme pour être autorisé à utiliser le Emdr. Dans beaucoup de cas le thérapeute pas plus que ne patient ne sait pas si il y a un gros trauma caché derrière le plus petit présenté explicitement par le patient. Il est donc capital de préparer le patient au confort de l’état modifie de conscience, avant de commencer à désensibiliser, même un petit trauma, et d’utiliser tous les moyens de protection comme si il s’agissait de désensibiliser quelque chose d’extrêmement violent. La récompense est toujours au rendez-vous, car l’inconscient sait reconnaître les attentions du thérapeute et il lui ouvrira alors les portes pour la désensibilisation de traumatismes amnésiés. Ces protections sont la spécificité de la PTR et expliquent sa rapidité d’action grâce à la sécurité qu’elle procure au patient durant la désensibilisation des contenus émotionnels refoulés en raison de leur intensité.

 

Au fil des années, avec les différents outils que j’ai acquis lors de nombreuses formations et d’une longue pratique avec des cas extrêmement “lourds”, j’ai été obligé de mettre au point des techniques spécifiquement élaborées pour insensibiliser les traumas en douceur et sans souffrance ou presque.

Le psycho-trauma au quotidien et la nécessité de tordre le cou à un certain nombre d’incompréhensions, d’idées macho et paternalistes encore en vigueur!

 

 
 Un trauma résulte d’un choc émotionnel souvent ancien et dont les différents aspects du souvenir, restent vivants, comme collés à la peau, au corps, à la tête, au cœur, au sexe, et à l’esprit des victimes.

Des odeurs de sexe, de sperme, de sang restent dans le nez ou la bouche, des victimes pendant des décennies. Des douleurs physiques, traitées par la médecine et résistantes à celles-ci, sont parfois le souvenir amnésiquement inscrit, de violences physiques, d’accidents, restés ancrés dans le corps, quand elles ne sont pas le pur produit de la conversion psychosomatique.

La violence du trauma toujours puissamment active est gigantesque et les psys ne semblent pas le percevoir. A leur décharge, les victimes, elles, font tout pour dissimuler et minimiser ces stigmates bien vivants. Elles “serrent les dents”, elles “font bonne figure” et parlent rapidement d’autre chose pour ne pas dévoiler leur souffrance pourtant énorme.

Durant le travail de désensibilisation, j’observe de près les patients, pour éviter le retour incontrôlé de la souffrance, mais surtout je les invite à me dire si quelque chose se déclenche et est susceptible de leur faire mal. Que se soit à cause d’une de mes propositions ou parce qu’ils se remémorent quelque chose de pénible. Il faut éviter de souffrir pendant ce travail. Il est même préférable que la procédure se fasse dans le confort, le plaisir et même l’amusement.

Le rire n’est pas toujours garanti, mais un certain confort, une aisance sont pratiquement toujours présents durant l’usage de la PTR, ou devraient l’être.

Retirer le ressenti, par exemple -le souvenir d’un couteau, ou d’un revolver introduit dans un vagin, souvenir qui y est comme resté imprimé depuis lors, peut faire éclater de rire au moment où l’imagination du patient change le couteau en un poisson rouge gigotant ou taut autre fantasmagorie qui changera POUR TOUJOURS l’horreur de ce souvenir. Ce ressenti, re-vécu au quotidien depuis des années se changera grâce à ce jeu de l’imagination et permettra d’expérimenter dans le présent et le futur, toutes sortes d’autres sensations bien plus adéquates.

Même en présence d’un thérapeute expérimenté et bienveillant, il n’est pas facile pour une victime d’oser révéler certains symptômes, certains faits subis qui amènent, peur, angoisse, colère et principalement la honte.

Comment un homme d’une quarantaine d’années, ex-victime, peut-il dire et faire comprendre à une jeune psychologue, qu’il ne peut toujours pas s’asseoir sur ses deux fesses sans avoir l’impression qu’un pénis s’enfonce plus profondément dans son rectum? Même si ce pénis à été introduit là il y a plus de trente ans. Comment la jeune femme peut-elle dire que les rares fois ou elle a essayé de faire l’amour, le visage de son conjoint s’est changé en celui de l’agresseur qui l’avait violé 25 ans auparavant. Comment cette personne va-t-elle pouvoir avoir une vie amoureuse (physiquement?)

Comment une personne dira-t-elle que son agresseur, celui qui lui a dit si tu parles, je te tue, en pointant le couteau vers son cou, comment et à qui dire que cet homme, cette présence est toujours là avec elle, même dans les rues. Ne risque-t-elle pas de tomber sur un psychiatre qui pensera qu’elle est folle, psychotique? Croyez-vous que cette femme abusée dans son enfance, osera dire à un psy qu’elle a été violée, à nouveau, il y a dix ans plus tard …

Ce genre de vieilles idées stupides a la vie longue, un jeune magistrat d’une trentaine d’année et professeur dans une université catholique, me disait que lui aussi pensait que il y a toujours “quelque chose” entre la femme violée et son agresseur, comme un accord pré-établi avant l’agression. Il rajoutait que cette idée était déjà présente dans “l’ancien régime” je me suis contenté de lui rappeler que l’ancien régime s’était arrêté en 1789, qu’il était temps qu’il mette sa pendule à l’heure. Je lui ai fait remarquer, fermement que s’était fort dommage qu’un imbécile comme lui enseigne à de futurs avocats et futurs magistrats.  On s’en rend compte dans cet exemple, que même des personnes concernées ne sont pas encore informées.

 

Tellement peu de personnes savent que les violeurs ont un radar pour repérer les personnes qui ont été cassées, battues ou violées. Celles-ci souffrent de ce qu’on appelle l’impuissance acquise. Ce sont les violeurs et autres psychopathes qui les repèrent, se ne sont pas elles qui les recherchent. Il n’est pas rare d’ailleurs qu’elles ne se suicident après un nouveau viol, une nouvelle agression, pensant comme le leur dit trop  souvent l’entourage professionnel ou non: “c’est qu’elle le cherchait”.

Comment doivent faire toutes ces personnes pour oser parler du viol, des abus sexuels, qui sont malheureusement très fréquents. J’en ai tellement vu et entendu que mes victimes sont rassurées par mes questions, qui montrent simplement que je connais cette réalité et que je ne les en crois pas responsables.

Elles sont rassurées par ce que je suis de toute évidence au courant du fait que par exemple elles ont fait une anesthésie corporelle presque complète lors d’une visite et d’un toucher chez un gynécologue. Elles sont soulagées d’apprendre qu’elles ne sont pas les seules à ne plus avoir consulté un gynéco depuis des années.

Elles sont rassurées d’apprendre que je sais que le plaisir est mécanique et pas affaire de désir. Les malheureux(ses)qui ont du endurer cette sensation de “plaisir” ont souvent été questionnées par des “professionnels” qui ignorent encore que même une érection puis une éjaculation peut advenir d’une stimulation appropriée mais cependant forcée.

Malheureusement, elles sont nombreuses les victimes qui ont vécu cette trahison du corps.

D’autres questions comme: “Et quand vous faites l’amour avec votre mari, est-ce que vous êtes anesthésiée au niveau vaginal ou tout votre corps est comme gelé? Quand je leur demande si le jour de l’agression elle avait été comme collée au plafond ou simplement comme assise à côté d’elle même en se regardant et en se demandant si cette femme était comme quelqu’un d’autre? Est-ce que cela lui arrive souvent d’être hors de son corps lorsqu’on la touche? Ce goût de sperme dont elle a fini par oser me décrire l’existence parce que lorsqu’elle me parlait, je la voyais tousser et toucher frénétiquement sa bouche tout en s’en empêchant. Ce goût de sperme est-il présent tout le temps ou seulement de temps en temps? Et dire que dans bien des cas ce symptôme disparaîtra en moins de 5 minutes. Grâce à la PTR, dans un état légèrement modifié de conscience, la personne pourra, par exemple, être invitée à penser au goût d’un fruit délicieux, et en se l’imaginant, elle éliminera pour toujours  ce goût de sperme !

Oui, la grande majorité des victimes vit ce genre de phénomènes au quotidien et a malheureusement trop souvent raison de ne pas en parler aux psys qui semblent effrayés devant ceux-ci et ne savent pas comment les comprendre.

Pire encore, ils ne savent pas comment les transformer dans la bonne humeur et avec l’aide d’une agréable sensation dite d’hypnose.

 

Les états modifies de conscience mis à l’index par quelques Papes, cause de la  méconnaissance des symptômes des psycho-traumas et de leur traitement ?

 

 L’hypnose a été interdite par S.Freud et cet interdit à été réitéré par J.Lacan, est-ce cela qui empêche encore l’apprentissage des techniques, pourtant simples et efficaces, dans le traitement des traumas ? Les victimes de traumas connaissent les états modifiés de conscience en permanence (comme nous tous d’ailleurs) malheureusement essentiellement négatifs et ce depuis le jour des agressions.

L’état modifié de conscience utile pour la transformation des traumas, peut être la résultante d’une simple évocation agréable, par exemple, d’un souvenir de vacances, de la natation, de la danse et l’évocation subséquente d’avoir mangé un abricot particulièrement délicieux pourra être utilisée pour effacer le goût déplaisant resté en bouche depuis tellement de temps (comme évoqué plus haut), et celui-ci s’en ira tout simplement.

Un brève illustration incomplète de la PTR: transformer un souvenir avec un autre souvenir.

Aucune magie, aucun gri-gri, aucune manipulation, mais simplement une patiente qui s’amuse à ramener à elle des bons souvenirs, de bonnes sensations, comme ceux associés à une grossesse heureuse, à un beau voyage, à la peinture, à toute activité de son choix.

Une fois ce souvenir positif ravivé, il sera juxtaposé progressivement, au compte goutte sur la situation de l’incident traumatique et sera ainsi complètement transformé. Il le sera d’autant plus facilement et rapidement que patient et thérapeute communiquent à tout instant pour veiller à ce que l’horreur du passé ne ressurgisse pas.

Non, aucun anti-dépresseur, ni aucun anti-psychotique ne changera rien à un trauma inscrit dans la mémoire. Sauf à tellement haute dose que la patiente dort toute la journée ou presque. Je me souviens de cette pauvre jeune fille de 20 ans qui hospitalisée en raison d’une grande agitation et de plusieurs tentatives de suicides âprement injustifiées. Jusqu’à ses 18 ans tout allait bien, jeune fille équilibrée, bonne à l’école, fort jolie elle pratiquait des activités parascolaires avec enthousiasme.

Après avoir été fortement sédatée dans cet hôpital bruxellois, elle se mutila les bras, et lors d’un entretien avec le psychiatre, elle se jeta sous le bureau et tenta de lui faire une fellation. On cria au fou (l’endroit s’y prêtait) on augmenta la dose de neuroleptiques, elle passa plusieurs jours dans le cabanon et reçu bien évidemment le titre de “psychose hystérique”. Une séance de PTR permit d’obtenir quelques infos supplémentaires du simple fait que le thérapeute connaissait ce type de problème. Il lui a demandé si elle se mutilait entre les jambes ? Réponse: Oui!, dans le sexe, Oui! Je lui avais simplement fait raconter ce qui à son avis avait amené un tel changement dans sa vie. Ce n’est qu’après beaucoup d’hésitations qu’elle osa exprimer qu’elle pensait, mais n’en était pas sûr, qu’il lui était arrivé quelque chose. Mais elle avait des doutes, elle se demandait si elle n’était pas folle de croire à cela…  Après avoir été rassurée et calmée par un long moment passé à se souvenir de son enfance joyeuse (ceci étant “l’hypnose”), l’état modifié de conscience, adéquat pour la reconnecter avec des souvenirs et des sensations positives et heureuses. Cet état lui permit de raconter et de retrouver, grâce à  ce confort, ce qui lui était arrivé. Elle révéla en même temps qu’elle s’en souvenait  que deux ans auparavant, lors de la célébration de fin de cours du secondaire (le Bac) toute sa classe, avec le professeur étaient sortis ensemble dans un café non loin de l’école. Elle avait un peu bu mais cela ne justifiait pas pourquoi elle s’était réveillée plusieurs heures plus tard tout à fait ailleurs et les vêtements en pagaille. En utilisant la PTR très progressivement et délicatement avec des allers retours entre les bons moments et grâce à la force de ces bons souvenirs, elle a revu et retrouvé le souvenir de certains étudiants de sa classe ainsi que du professeur qui en état d’ébriété l’avaient violée collectivement. Un neuroleptique puissant avait été utilisé pour la violer dans un état d’inconscience. Il est encore peu connu que l’on peut éliminer les symptômes de Stress post-traumatiques contractés alors que la personne n’avait pas entièrement conscience de ce qui lui arrivait. Ce type de viol est malheureusement fréquent.

Cette séance de PTR a été utile thérapeutiquement dans l’apaisement de ses symptômes. Il a été extrêmement rassurant pour la jeune femme de remettre en place les morceaux manquants de ce puzzle.

Avec la PTR on pourra “entrer”, explorer, remonter le fil de la douleur, (la psychosomatique est à mes yeux une des voies impériales vers la guérison) et retrouver les souvenirs totalement ou partiellement oubliés. Le travail se fera, comme toujours, en douceur et pourra se faire dans une ambiance de constante collaboration amicale, parfois pleine d’humour. Que les phénomènes psychosomatiques soient explorés ou / et transformés par d’autres sensations agréables délicatement juxtaposées sur les douleurs physiques.

L’essentiel dans cette procédure est que cela se fasse sans douleur tant émotionnelle que physique.

Pour décrire le trauma appelé état de Stress Post Traumatique (ESPT) j’aime employer l’expression de: “plaques sensibles de la mémoire” empruntée à Serge Gainsbourg,

parce qu’en effet les traumatismes que nous avons vécus sont comme inscrits en nous, comme sur des plaques sensibles (émotions, sensations, images et la dernière plaque sensible étant celle de la cognition). C’est cette cognition qui fait que la victime pense TOUJOURS –quel que soit le type de trauma- qu’elle est responsable, coupable d’avoir été violée, agressée, accidentée, etc… Le but de la thérapie est l’éradication de tous ses phénomènes inscrits, il y a bien longtemps, sur ces “plaques sensibles de la mémoire”.

Les sensations douloureuses et terrifiantes de sodomies multiples seront changées avec quoi me direz-vous ? Je n’en sais rien, je vais demander à la personne de ne surtout pas rester dans cette douleur physique toujours présente et qui peut entraîner des saignements et autres maladies du rectum et des intestins. Mais lorsque la personne me dira: “j’ai d’abord besoin de me sentir en sécurité avant de revisiter l’agression et d’y changer complètement le lieu et de tout mettre cela sur ma plage favorite ou dans ce coin de montagne où je me sens tellement bien.  Ensuite, le thérapeute ou le patient proposera d’imaginer qu’une bonne fée avec sa baguette magique dépose un sort qui enlève cette sensation brûlante qui l’avait terrorisé, alors tout changera, sauf si une autre idée se présente comme plus adéquate. Thérapeute et patient discutent ensemble, dansent ensemble avec des propositions de transformation toujours créatives et régénérantes. L’agresseur se dégonflera comme une poupée gonflable ou restera figé sous les traits miniaturisés d’un schtroumph ou d’un nain de jardin… Alors dans cet état modifié de conscience, de concentration ludique, et alors seulement cette magie va s’opérer, l’anus va oublier, effacer cette douleur qui rappelait la honte, l’humiliation et l’avilissement depuis tant d’années. La magie de cette collaboration patient – thérapeute et de ces transformations “enfantines” sont immédiates et durables. Ce qui en découle quasi automatiquement est la transformation de la cognition qui ici pourrait être: “c’est de ma faute, j’aurai du crier ou me débattre” se change souvent dans une émotion tendre envers cet enfant:” je n’aurai jamais pu faire autrement, j’avais 5 ou 6 ans il en avait 30 ou quarante”… “Pauvre petit garçon, pauvre petite fille, il (elle) n’est en rien responsable”!

Les médicaments pour toutes les maladies du duodénum, contre les ulcères de l’estomac, contre l’asthme, etc…de tous ces médicaments la personne n’en aura plus jamais besoin. Et avec un peu de chance cette séance ou la suivante permettra le retour d’une colère libératrice, ensevelie sous la terreur depuis longtemps.

Au détour du travail il n’est pas rare qu’une femme tombe enceinte après des années de tentatives infructueuses assistées médicalement ou non. Le vieux démon qui l’empêchait d’avoir un enfant est éliminé. Le vieux démon avait existé inconsciemment sous la forme de: “si je suis enceinte et que l’enfant est un garçon, il pourrait devenir un abuseur”, ou aussi: “si le bébé est une fille, elle risquerait elle aussi de se faire abuser”, ou encore: parce que la victime avait eu, à l’époque des abus, la crainte d’avoir été mise enceinte et c’était comme si elle était encore en gestation aujourd’hui, etc…

Voilà une brève et sans doute trop enthousiaste présentation de la Psychothérapie du Trauma et Réintégration PTR, fruit d’années de travail avec les cas les plus lourds. Que se soient des personnes torturées dans des pays lointains ou dans les chambres obscures de nos foyers.

Pour les personnes intéressées: sachez qu’il manque, dans ce bref exposé, une des spécificités de la PTR: l’Utilisation Paradoxale des Résistances ou Protections Dissociatives qui favorisent encore d’avantage la délicatesse et donc l’efficacité du modèle de traitement.

Il est bon de rappeler que ces viols d’enfants dans 70-80 % des cas se sont fait sans que la maman, parfois les parents ne le sachent, cela s’est passé aussi avec les frères et sœurs de la victime qui n’osent pas encore se poser la question des décennies plus tard.

Il est bon de rappeler que 80 % des enfants pensent que leur maman était au courant et que durant toute une vie, ils ont continué d’expérimenter une colère contre celle qui n’y était pour rien.

La pédophilie c’est, le monde du silence, le silence est le cadeau que nous offrons aux nombreux pédophiles qui rôdent autour de nos enfants.

Le silence que nous continuons d’imposer à nos enfants, parce que comme Dolto, nous croyons qu’il ne faut pas parler spontanément, aux enfants, de sexualité saine. “Attendez qu’ils vous posent des questions” disait-elle !

Vous qui avez été abusé, à l’époque, auriez-vous osé poser la question apparemment aussi “simple” que: comment fait-on les enfants?

Avez-vous osé demander si les abus sexuels, que vous subissiez étaient bien normaux ? Avez-vous posé ces questions aux parents, aux adultes, qui auraient pu vous aider?

Ceci n’est pas du tout une autre histoire, nous sommes tous co-créateurs des trop nombreux actes de pédophilies que nous prétendons vouloir éradiquer!

Lisez mon petit livre: “Prévenir, détecter et gérer les abus sexuels subis par les enfants. Chez Dangles Éditions.  2008.  Que vous soyez victime, parent, professeur, éducateur, prêtre, responsable d’enfants à quelque titre que se soit, lisez-le! Racontez-en le contenu aux enfants autour de vous! Rappelez-vous que si vous avez été victime il y a des abuseurs autour de vos chères têtes blondes et si vous n’avez pas été abusé, cela ne vous en immunise pas pour autant, tant s’en faut !

Laissez-moi vous prévenir d’une chose, si vous utilisez les idées suggérées dans ce livre, vous découvrirez des abusés qui n’ont pas encore parlé et d’autres que vous fréquentez depuis longtemps, sans savoir ce qu’ils ont vécu. Vous découvrirez aussi quelques abuseurs… A bon entendeur…!

Si vous le souhaitez, je reviendrais encore avec quelques informations complémentaires sur les protections dissociatives ou quelques cas pour illustrer la PTR,  thérapie douce faite conjointement avec le patient.

Vos réactions sont les bien venues, elles me permettront de mieux répondre à vos attentes.

 

Avec l’aimable autorisation de l’auteur Mr. Gérald Brassine

Copyright:    © Gérald Brassine décembre 2008

                            
gerald.brassine@scarlet.be
 

Boris Cyrulnik

Boris Cyrulnik, la confession

 

C’est le plus célèbre des psys français. A l’occasion de la sortie de son nouveau livre,« Autobiographie d’un épouvantail » (Odile Jacob), le père de la résilience se dévoile.
Propos recueillis par Christophe Labbé et Olivia Recasens pour Le Point

 

Entretiens avec : Boris Cyrulnik, la confession

Il a popularisé une théorie qui a fait de lui une star : la résilience. Après un traumatisme, nous pourrions tous, comme notre ordinateur, « rebooter » notre disque dur. Un concept révolutionnaire qui tord le cou au déterminisme et à la fatalité. Mais qui, victime de son succès, a aussi été mal interprété, parfois caricaturé. A l’occasion de la sortie de son nouveau livre, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik remet les pendules à l’heure et, pour la première fois, évoque son propre cas.

Le Point : C’est votre cinquième livre sur la résilience. On a envie de dire : quoi de nouveau ?

Boris Cyrulnik : Dans mes précédents livres, j’expliquais que rien n’est inéluctable et que l’on peut guérir d’un traumatisme. Ce qui n’était pas envisageable lorsque je faisais mes études. On faisait du misérabilisme, on ne parlait alors que des dégâts du traumatisme, sans jamais s’intéresser à la manière de le réparer. Plus j’explore la résilience, plus je suis surpris par ce que je découvre. Cette fois, en voulant comprendre pourquoi la résilience ne marchait pas à tous les coups, j’ai poussé une nouvelle porte. Après un traumatisme, ce sont les récits qu’en font la famille, le quartier, la culture qui vont détruire la victime ou la sauver. C’est ce que j’appelle le déterminisme verbal.

Que voit Boris Cyrulnik quand il se met devant sa glace ? Que reste-t-il de « Bernard », le petit garçon juif qui se cachait des nazis ?

Le petit Bernard est un prénom derrière lequel je me suis longtemps caché. Mon histoire est devenue publique quand j’ai fait donner la médaille des justes à une dame à Bordeaux qui m’a sauvé la vie. J’avais demandé aux organisateurs que cela ne soit pas médiatisé. Quand je suis arrivé, les télés étaient là. J’ai failli faire demi-tour. Je suis lâche. C’est pourquoi je ne fais que des autobiographies à la troisième personne.

Tout de suite après la guerre, je suis tombé dans la Bible sur l’histoire de Loth, avec de magnifiques illustrations de Gustave Doré, que je revois encore tant elles m’ont marqué. Dieu dit à Loth : « Sauve-toi, il y va de ta vie. Ne te retourne pas, surtout ne regarde pas Sodome en train de brûler, sinon tu vas te transformer en statue de sel. » J’avais 8 ans. Pour moi, c’était clair . Cela signifiait : il t’est arrivé un immense fracas pendant la guerre, regarde devant, rêve et agis ; si par malheur tu te retournes, le sel de tes larmes va te transformer en statue de sel. Tu ne pourras plus vivre. Cela a été ma stratégie de survie, comme pour tous ceux qui arrivent à déclencher un processus de résilience. J’ai pensé que je cesserais d’être un épouvantail si j’arrivais à devenir psychiatre, parce qu’alors je comprendrais tout. C’est l’accomplissement de ce rêve qui m’a fait m’en sortir. Si j’avais été parfaitement équilibré, je serais devenu ébéniste comme mon père. Ce n’est pas normal d’être psychiatre…

On a parfois l’impression que la résilience est la baguette magique qui va tout résoudre…

Bien sûr que la résilience peut échouer. Pour certaines personnes, tout s’arrête. Elles vous disent : « Je suis prisonnier du passé, je ne m’en sors pas… » Elles sont en état de mort psychique. Elles se pensent épouvantails. Je me suis vu ainsi. C’est trop dur, je n’y arriverai pas. Je l’ai pensé par moments. On est tenté par la démission. On souffre moins quand on se laisse aller, glisser, partir… La bagarre est excitante, mais tellement douloureuse !

Le traumatisme est un chaos qui rebat les cartes. On peut ne pas trouver la force de rejouer avec les nouvelles cartes ou au contraire s’en saisir comme d’une chance. Tout dépend de son tempérament, de ce que l’on a vécu avant le traumatisme, et puis de l’entourage et des rencontres que l’on fait après. L’intensité de la résilience va de zéro à presque l’infini. Certaines personnes font du traumatisme le sens de leur vie. Elles métamorphosent leurs blessures en engagement idéologique, scientifique ou littéraire.

En fait, rien n’est joué d’avance. J’aurais pu échouer si cela avait duré trop longtemps. Si j’avais été trop souvent découragé ou si j’avais connu trop d’échecs. Au lieu de cela, j’ai eu la chance de rencontrer des tuteurs de résilience, que je ne reconnaîtrais même pas dans la rue. Cette institutrice qui m’a inscrit à l’examen d’entrée au lycée. Ce prof qui m’a incité à passer le concours général de français, puis cet autre qui m’a poussé à faire Sciences po. Ils m’ont permis d’aller de l’avant, sans me retourner.

Après une profonde blessure psychologique, il faut respecter une période pendant laquelle le traumatisé nie ce qui lui est arrivé. On ne peut pas faire marcher quelqu’un qui a une jambe cassée. On lui met un plâtre, qu’il faudra à un moment enlever, comme il faut à un moment bousculer le déni. Personnellement, on m’a obligé à garder le plâtre trop longtemps. Les autres ont été les complices malgré eux de mon refus de voir la réalité, car ils ne pouvaient pas entendre mon histoire. Après la guerre, j’ai raconté comment j’avais, à 6 ans et demi, échappé à une rafle de la Gestapo en 1943. Les gens ne me croyaient pas et éclataient de rire. Il a fallu que je publie mon premier livre et que Michel Polac m’invite sur le plateau de « Droit de réponse ». Après l’émission, des téléspectateurs ont téléphoné : « Est-ce que ce ne serait pas le petit Boris que j’ai aidé à s’évader de la synagogue de Bordeaux ? » C’était en 1983, j’ai enfin eu la preuve de ce que je disais.

Si l’on vous suit, nous sommes ce que les autres disent de nous et rien d’autre, un simple « je » de construction…

L’être humain est fabriqué par sa « culture », il se construit préverbalement par les interactions affectives et par les récits des autres sur lui. Le film qu’il se fait de lui-son âme-n’est rempli que de ce que les autres y mettent. Et le sens qu’il attribue à sa vie dépend de l’interprétation qu’en fait son entourage. L’assistante sociale, l’avocat ou le juge qui dit d’un enfant : « Après ce qu’il a vécu, comment voulez-vous qu’il s’en sorte ? » maltraitent encore plus celui qu’ils sont censés protéger.

Si j’ai accepté d’occulter mon passé, c’est pour ne pas être étiqueté « victime »-c’est la tunique d’infamie. J’ai refusé ce que la culture me proposait, faire une carrière de victime : il est blessé, il est foutu, on va lui donner une pension et qu’il se taise.

Vous citez la honte ressentie par les survivants d’Hiroshima ou les rescapés des camps de concentration. Comment peut-on survivre alors que tous les autres sont morts ?

Une victime vivante est forcément un peu coupable aux yeux des autres. Les orphelins rwandais qui vivent entre eux dans les « ménages d’orphelins » gouvernés par un grand frère ou une grande soeur ou les rescapés qui sont pris en charge en Europe ou au Québec réussissent à l’école et savent ce qu’ils veulent faire plus tard. Ils ne se sentent pas diminués, mais fiers d’avoir surmonté leur trauma. Ils s’en sortent mieux que les enfants restés au contact de parents blessés, dans une enveloppe de souffrance. Ceux-là vivent avec les morts à table. Leur bonheur est coupable.

Pour une victime, rien n’est pire que d’être contrainte au silence. J’ai été obligé de me couper en deux : une partie socialement acceptable et une partie indicible. Je menais une existence à cloche-pied. Lorsque l’on vit dans la fable de Loth, on survit, mais on n’est pas entier. On s’est battu, on a eu des succès, mais on ne connaît pas ses racines, on n’a jamais osé regarder en face son passé, on a été condamné à mort parce que l’on était tsigane ou juif sans savoir ce que c’est d’être tsigane ou juif, on ne connaît pas sa religion. On traîne derrière soi une ombre immense. Les récits sont le moyen de nous réconcilier avec notre propre histoire.

Cette jeune femme dont je parle dans mon livre, à qui l’on annonce brutalement : « Ta mère est une pute qui est partie avec un boche », reçoit un coup terrible. Une blessure qu’elle va traîner cinquante ans, jusqu’à ce qu’elle reprenne possession de son histoire en fouillant dans les archives. Elle se construit une nouvelle représentation de son passé qui modifie le regard qu’elle se porte : « J’ai eu tort d’avoir honte. » Les « enfants de boche » vous disent : « Ma vie a été empoisonnée par cette ombre. Je n’ai pourtant commis aucun crime. » Et puis la culture change, on leur donne enfin le droit de parler d’eux et de leur père. Ces ex-« enfants de boche », qui ont 65 ou 75 ans aujourd’hui, me montrent des photos de leur père en uniforme de la Wehrmacht : « Vous ne trouvez pas qu’il est beau ? » C’est agréable de se sentir entier. De cesser d’avoir une partie de sa personnalité éteinte. Si la culture avait été plus encourageante, ce travail, ils auraient pu le faire à 15 ou 20 ans.

Une société qui veut la transparence coûte que coûte est-elle supportable pour l’individu ? N’a-t-on pas besoin de garder une part d’ombre, la « part maudite » comme l’appelait Bataille ?

Contrairement à ce qu’affirment mes détracteurs, j’ai toujours dit qu’il vaut mieux parfois ne pas dévoiler certains secrets, déguiser la vérité. D’abord parce que l’enfant se sent une personne le jour où il peut « faire secret », ne pas tout dire à sa mère. Ce jour-là, sa personnalité est constituée. Ensuite, si le secret fait de l’ombre sur la vie d’un enfant, sa révélation peut être plus terrible encore. Je raconte dans mon livre l’histoire de Pierrot, qui vénérait son père « résistant » et qui découvre dans les archives de la préfecture qu’il était un collaborateur et a fait fusiller quatorze amis d’enfance.

Dans toutes les familles, tous les couples, il y a un secret, des raisons de se rendre malheureux. Est-ce que l’on peut dire à une fille, comme le recommandent certains psys, qu’elle est née d’un inceste ? J’ai deux patientes auxquelles les parents ont révélé ce secret. Les deux ont fait des bouffées délirantes. L’une se remet à peu près, l’autre est en hôpital psychiatrique. Si on ne leur avait pas avoué la vérité, le poids de ce secret les aurait alourdies, mais elles n’auraient sans doute pas fait de bouffées délirantes. On ne peut pas tout dire.

Pourquoi dites-vous que notre besoin de tout expliquer fabrique des boucs émissaires ?

Tout traumatisme est un événement insensé, et c’est l’explication de l’insensé qui redonne goût à la vie. Désigner un bouc émissaire, c’est la pensée facile. Choisir la résilience, vouloir comprendre est plus difficile. Au Moyen Age, la peste noire était la faute des juifs. En 2001, Jospin ne sait quoi répondre aux sinistrés de la Somme, persuadés que le gouvernement a détourné les eaux en crue de la Seine pour protéger les Parisiens. Une accusation absurde mais qui les a aidés.

Aaron sait que le bouc est innocent, mais il le charge symboliquement des péchés de groupe pour ne pas avoir à sacrifier son propre fils. Quand l’aspect symbolique disparaît, l’homme enclenche des mécanismes archaïques de défense et c’est la porte ouverte à tous les délires meurtriers. La résilience ne vaut pas qu’au niveau de l’individu. Les cultures se sont construites par catastrophes successives. On part dans une direction et soudain il se passe quelque chose : la disparition des dinosaures, le trou dans la couche d’ozone… La catastrophe, ce n’est jamais le désastre. La vie reprend son cours, mais d’une autre manière. Les catastrophes font avancer les sociétés. Beaucoup de biologistes pensent même que l’évolution est une suite de catastrophes. Ils parlent de « résilience naturelle ».

 

1. « Autobiographie d’un épouvantail » (284 pages, 20,90 E).


Extraits


 

La victime triomphante

« Au milieu des années 80, le regard posé sur les victimes a changé. Elles n’étaient plus les vaincus dans une société fondée sur la violence, où l’on s’identifiait forcément au vainqueur. La victime a cessé d’être un épouvantail, un porte-malheur dont on se tient à distance.

Les historiens, écrivains, cinéastes…, tous les fabricants de récits qui participent à la culture ont changé. Il y a eu le film « Shoah », de Claude Lanzmann, et la reconnaissance des Justes, tandis que la fin du communisme donnait la parole aux victimes du goulag.

Le même processus s’est opéré pour les victimes de la maladie.

Elles ont écrit des livres et sont apparues à la télévision. Le malade n’était plus vaincu par sa maladie, mais victime des limites de la médecine. Le cancer et le sida nous ont montré que la science, que l’on nous avait présentée comme toute-puissante, ne l’était pas.

D’un point de vue social et éthique, c’est un progrès. Mais on a généralisé jusqu’à l’absurde. Une victime est forcément innocente et tous les torts sont du côté de l’agresseur. Etre victime procure aujourd’hui une forme d’impunité. Certains se servent de leurs blessures pour asseoir leur réussite et légitimer leur propre violence. On met les victimes en avant, surtout celles qui triomphent. Obama, par exemple, en tant que premier candidat noir, est une ex-victime triomphante. »

 

 « Le radeau de la méduse »

« Nos musées sont remplis de souffrances transformées en oeuvres d’art. Pour soutenir le regard des survivants, la société a besoin d’esthétiser la souffrance. Les artistes sont les médiateurs qui font entendre le récit des victimes. Créer, c’est aussi revenir à la vie. Les artistes maîtrisent leur souffrance, en font une oeuvre d’art. Sans souffrance, il n’y aurait pas de « Radeau de la Méduse », pas de films, pas de romans, pas d’essais philosophiques… C’est aussi le rôle des contes pour enfants comme « Peau d’âne » ou « Le Petit Poucet » : tenir, grâce aux mots, le réel à distance. »

La résilience neuronale

« Les progrès en neurologie nous apprennent que notre cerveau est sculpté au sens propre par nos relations affectives. On dispose désormais d’images saisissantes d’atrophies cérébrales provoquées par les relations affectives. Une étude israélienne a montré que les nouveau-nés de femmes souffrant d’un syndrome psychotraumatique dû aux attentats présentaient des tailles et des poids inférieurs à la moyenne, un périmètre crânien diminué de 24 % et une atrophie cérébrale. Cela signifie qu’avant sa naissance le cerveau de l’enfant est pétri par les blessures psychiques de sa mère. Il porte les séquelles d’un événement traumatisant qu’elle a vécu. Une blessure que l’on sait aujourd’hui réversible. J’ai eu à examiner une petite fille passant ses journées au fond d’une baignoire vide, sans paroles, sans jeu. Elle présentait à l’IRM une atrophie du lobe frontal. Mais dès qu’elle a été placée dans une famille d’accueil, elle a repris un développement. Ce que les neurologues appellent la « résilience neuronale ».

Cela nous amène à penser différemment les troubles du comportement que l’on croyait génétiques. Si mon cerveau fonctionne normalement mais qu’il n’y a pas un « autre » pour remplir ma vie psychique, je n’aurai pas de monde intime. »

Il faut tout un village pour élever un enfant

« Une femme peut élever un enfant avec un homme qui n’est pas le père, des amis, sa mère, sa soeur, n’importe quelle autre femme, peu importe. Ce qui est dangereux est d’élever un enfant tout seul.

Le bébé est une éponge à sensations. Dans notre culture, il dépend entièrement de l’état de sa mère. Si elle ne va pas bien, il n’ira pas bien. Or jusqu’à 15 % des femmes font une dépression après l’accouchement. Certaines le vivent comme une perte. Contrairement au baby blues, très fréquent, mais qui disparaît au bout de quelques jours, la dépression du post-partum peut durer des mois.

De façon générale, les pervers ont souvent été des enfants surinvestis par leurs parents, parce que ce surinvestissement affectif provoque un appauvrissement sensoriel vis-à-vis des autres. L’enfant que la mère enferme dans une prison affective risque de devenir un pervers. Il est prisonnier d’un seul récit, comme Sade ou Masoch. La psychanalyse européenne nous a fait croire que la mère suffisait pour élever un enfant. En Afrique, on dit qu’il faut tout un village. Nous devons d’urgence réinventer le village. Les Américains s’y mettent. Dans certains quartiers, les mères se regroupent pour participer à l’éducation des enfants. »

Vincent Caux

Entretiens avec: Vincent Caux

Entretien avec le psychologue Vincent Caux sur les thérapies adaptées aux victimes de viol et d’agression

Vincent Caux est psychologue. Il exerce son métier en cabinet libéral, coordonne en parallèle un dispositif socio-judiciaire de prévention de la récidive des violences conjugales (Association Espérer 95), et intervient pour l’association APRIL’V (Association de Prévention, Responsabilisation, d’Information et de Lutte contre les Violences) en Seine-Saint-Denis.

Il a coordonné il y a quelques années des groupes de parole avec des personnes victimes d’abus sexuels dans l’enfance et travaillé à des supports de prévention des maltraitances destinés aux enfants.

Il décrit dans cet entretien le principe des thérapies cognitives et comportementales qu’il propose aux victimes de viol et d’inceste et explique pourquoi il a été convaincu de leur efficacité.

Parallèlement, son expérience montre les limites – voire certains écueils – des thérapies d’inspiration psychanalytique, qui sont, encore aujourd’hui, les plus répandues en France.

Pour lire l’entretien dans son intégralité ou pour l’imprimer, cliquez ici.

Xavier Bebin, délégué général de l’Institut pour la Justice (IPJ) : En tant que psychologue clinicien, vous avez été amené à suivre des personnes victimes de viol ou d’agression sexuelle. Pouvez-vous nous expliquer comment vous traitez ces patients ?

Vincent Caux : En premier lieu, il convient de réaliser avec la personne, durant quelques séances, une évaluation du problème qui l’a conduite à solliciter une thérapie.

Ensuite, comme tout professionnel qui pratique un soin, le thérapeute doit communiquer un certain nombre d’informations : si possible, un diagnostic assez précis et expliqué à la personne, ainsi que des repères (explications, références de lectures accessibles, adresses d’associations de patients ou de victimes, …) qui peuvent la rassurer et l’aider à mieux comprendre le fonctionnement du ou des problèmes qu’elle rencontre.

Enfin, c’est le patient qui choisit ce sur quoi il veut travailler. Le thérapeute est là pour le conseiller, mais il est important que le patient soit maître des objectifs de la thérapie. Il se peut, par exemple, qu’une victime ne soit pas prête, au début, à travailler sur des troubles liés au viol, à l’agression ou au harcèlement qu’elle a subi. Il faut alors respecter son choix et cibler des objectifs qui lui conviennent.

C’est un enseignement central des approches cognitives et comportementales : il ne s’agit pas de se jeter « à corps perdu » dans une démarche de thérapie, souvent difficile, sans passer par ces étapes. Cette forme de « transparence » est d’ailleurs une exigence essentielle lorsque l’on se situe dans le domaine du soin.

On conçoit alors la psychothérapie comme une alliance, à partir d’un contrat thérapeutique : le patient et le psychologue s’engagent ensemble (parfois par écrit) sur les objectifs raisonnables (et aussi concrets que possible), les principales méthodes et une durée approximative.

IPJ: Vous dites que cette phase d’évaluation et de discussion autour des objectifs est propre aux approches cognitives et comportementales. Elle n’a pas lieu dans d’autres types de thérapies ?

Vincent Caux : Disons qu’à l’heure actuelle, il existe en France une pléthore de « thérapies » diverses aux méthodes plus ou moins sérieuses, parfois « exotiques », aux fondements et surtout à l’efficacité plus ou moins bien connus. Donc, cette façon de travailler est malheureusement loin d’être toujours respectée.

Au-delà des graves dérives dont on entend parfois parler (phénomènes sectaires, par exemple), le problème est que l’on informe peu le patient sur ce qu’il est en droit d’attendre, c’est à dire sur l’efficacité probable de la thérapie, son but et sa méthode.

En France, on peut prendre l’exemple de la psychanalyse, qui est encore l’approche dominante. Il y a une ambiguïté profonde pour les patients qui s’y engagent : son objectif est-il de guérir une souffrance psychologique ou de mieux se connaître soi-même ? Les psychanalystes n’éclaircissent pas vraiment cette question.

Ce n’est en soi pas nécessairement un problème, mais il est impératif que les patients soient informés !

IPJ : Une fois que vous avez passé ce « contrat thérapeutique » avec votre patient, comment procédez-vous ?

Vincent Caux : Plusieurs outils peuvent être utilisés, selon les cas et les personnes.

Lorsque la victime présente un stress physique très fort, on pourra utiliser l’apprentissage de diverses techniques de relaxation ou de ce qu’on appelle le « contrôle respiratoire ». La pratique par le patient, en dehors des séances, est destinée à lui permettre d’agir sur son anxiété et ses manifestations physiques (tensions, douleurs, attaques de panique, etc.).

Il y a d’autres symptômes gênants appelés « reviviscences » : ce sont des intrusions incontrôlées des souvenirs. Les traces « éparpillées » (émotions, sensations, images, etc.) laissées par l’événement choquant envahissent les personnes très fortement, même quand elles ne souhaitent pas y penser. Les proches d’une personne agressée, violée, accidentée ou tuée peuvent aussi vivre le même type de symptômes (après l’annonce de la mort, par exemple).

Dans ce cas, les personnes essaient souvent d’éviter autant que possible ce souvenir douloureux, et les circonstances qui les rappellent (lieux, personnes, etc.) ou tiennent à distance les émotions et pensées qui y sont reliées. Parfois même, elles ne se rappellent que de certains détails et en ont oublié d’autres. Cependant, le problème est que l’évitement du souvenir contribue à le rendre non maîtrisable. Tout cela correspond à des manifestations typiques de ce que l’on appelle l’« état de stress post-traumatique » – ce que 90 à 95 % des victimes de viol vivent dans les semaines suivant l’agression et qui disparaît parfois progressivement sans traitement, mais qui peut s’installer également ou laisser des traces durables en entraînant de l’anxiété, des états dépressifs ou des comportements à risque.

Lorsque les personnes présentent ce type de problème, il est d’abord important de leur manifester de la compréhension, de leur expliquer qu’elles ne sont pas « folles » du tout, mais qu’il s’agit d’un phénomène que d’autres gens vivent fréquemment après ce type d’expériences (« une réaction normale à une situation anormale » en quelque sorte). Puis, on a souvent recours aux techniques émotionnelles dites d’« exposition ». Il s’agit de confronter progressivement le patient aux souvenirs, dans la sécurité du cabinet, puis de façon autonome. Cela peut se faire en imagination, par un récit spontané puis enregistré ou en affrontant des éléments qui lui rappellent l’événement et selon un procédé progressif, maîtrisé et décidé par le patient.

En résumé, au cours de la thérapie, la personne apprend concrètement que les émotions et la tension liées aux souvenirs sont, certes, extrêmement désagréables, mais ne provoquent pas la perte de contrôle ou l’effondrement qu’elle redoutait. Ainsi, même si le souvenir ne sera jamais agréable, le « signal d’alarme » assourdissant qu’il provoquait va s’adoucir peu à peu.

De plus, le fait de revisiter volontairement les souvenirs permet souvent d’entrevoir autrement l’événement, de modifier certaines idées culpabilisantes ou angoissantes.

IPJ : Cette approche est-elle différente de la technique nommée EMDR, particulièrement en vogue dans les années 1990 ?

Vincent Caux : Pas vraiment. Il existe de fortes similarités entre l’EMDR et l’approche cognitive et comportementale.

L’EMDR a été controversé parce que la « stimulation par mouvements oculaires », qui forme sa principale originalité, ne contribue sans doute pas de façon particulière aux effets de cette thérapie.

Mais cela n’a pas vraiment d’importance, puisque l’efficacité globale de l’EMDR pour le traitement des traumatismes est aussi élevée que celle des approches cognitives et comportementales.

IPJ : Au-delà du stress post-traumatique, travaillez-vous sur les émotions de culpabilité ou de honte que peuvent ressentir les victimes ?

Vincent Caux : Tout à fait, c’est souvent nécessaire et utile, en particulier lorsque ces émotions de honte, de culpabilité ou d’impuissance induisent chez la victime des états de tension ou des humeurs dépressives. Ces émotions complexes sont d’ailleurs encore plus fréquentes pour les personnes agressées ou maltraitées durant l’enfance et/ou par un proche.

Dans ce cas, nous utilisons des techniques dites « cognitives » : il s’agit de travailler sur l’interprétation des évènements traumatiques par la personne (ces interprétations peuvent se traduire par des pensées comme « Je suis définitivement souillée et honteuse », « Finalement, je suis la seule responsable. », « Le danger est donc permanent / cela va m’arriver encore », « Tous les hommes sont des agresseurs potentiels », etc.)

Le travail sur d’autres émotions comme la colère, pour une victime ou un proche de victime, peut être également proposé, car la personne peut se sentir coupable d’être en colère ou, au contraire, entretenir ce sentiment de façon chronique, ce qui peut l’amener à le retourner contre soi ou contre les autres.

Nous savons que toutes ces émotions jouent un rôle important dans le maintien du stress post-traumatique mais aussi dans des troubles comme l’anorexie-boulimie, la dépression, les tentatives de suicide, parfois les scarifications, l’usage abusif de médicaments ou d’alcool, etc.

IPJ : Comment les victimes peuvent elles s’assurer que l’approche que vous décrivez leur permettra d’aller mieux ?

Vincent Caux : Il n’y a qu’une seule réponse : c’est l’accès à des informations fiables (c’est à dire officielles et scientifiques) sur l’efficacité des différentes psychothérapies.

Il ne s’agit pas de défendre une approche en particulier, mais de promouvoir l’accessibilité d’informations claires et scientifiquement fondées pour les usagers de soins psychologiques. Tout comme cela est (ou doit être) le cas pour un médicament ou un traitement chirurgical.

En fait, la recherche scientifique internationale procède déjà depuis de nombreuses années à des évaluations de ce type. Comme en médecine, la façon la plus rigoureuse de faire ces évaluations est de constituer « au hasard » (tirage au sort) deux groupes de patients, et de comparer ensuite les résultats obtenus par le groupe ayant suivi le traitement par rapport au groupe qui n’en a pas suivi (ou qui a pris un placebo, qui a été placé sur liste d’attente ou qui a suivi un autre traitement ou une autre psychothérapie).

En 2004, l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) a procédé à l’analyse de près de 1000 articles scientifiques réalisant des évaluations de cette nature. Ce travail a été réalisé notamment à la demande de plusieurs associations françaises de patients ou de proches de patients et de la Direction Générale de la Santé (DGS).

Le résultat a été très net, et il rejoint les conclusions d’autres revues d’études internationales : le rapport a conclu à l’efficacité des thérapies cognitivo-comportementales (TCC) dans 15 troubles cliniques étudiés sur 16, alors que les thérapies d’inspiration psychanalytiques n’ont vu leur efficacité reconnue que dans 1 trouble sur 16 (les troubles de la personnalité, pour lesquels les TCC ont été également évaluées plus efficaces). Un autre type de thérapie, les « thérapies systémiques », ont obtenu des résultats intéressants pour 4 troubles sur 16.

On ne peut pas prétendre, suite à ces études, que les TCC constituent une « thérapie miracle » pour les victimes ou d’autres patients (il n’en existe pas et il y a bien sûr des échecs), mais leur efficacité globale est reconnue. C’est le cas en particulier dans le traitement des troubles anxieux, et notamment dans celui des troubles de stress post-traumatique dont souffrent souvent les victimes de viol.

IPJ : Pourtant, la psychanalyse semble régner sans partage en France : beaucoup de gens utilisent même le mot « psychanalyse » pour désigner une psychothérapie !

Vincent Caux : Oui, mais moins souvent qu’il y a quelques années. Internet, le rapport de l’Inserm, les associations de patients et quelques ouvrages accessibles contribuent aujourd’hui de plus en plus à l’information du public.

Toutefois, la majorité des gens est encore mal informée.

On peut noter, par exemple, que le rapport de l’Inserm que nous évoquions, a été enterré par le ministère de la Santé, à la demande d’un influent lobby de psychanalystes.

C’est une situation quasiment unique au monde, car la psychanalyse est nettement en voie de raréfaction dans la plupart des pays occidentaux. Paradoxalement, en France, la plupart des gens s’imaginent souvent que la psychanalyse est à peu près la seule approche existant en psychothérapie et qu’il s’agit d’un soin psychologique éprouvé.

Au final, les patients se sentent confrontés à un choix très limité entre la psychothérapie psychanalytique (intimidante, longue et coûteuse) et le traitement médicamenteux. Et on observe que la France est l’un des plus grands consommateurs mondiaux de médicaments psychotropes : le lien entre ces deux phénomènes n’est pas assuré, mais il pose question.

Parallèlement, même les psychologues d’orientation psychanalytique en France s’inspirent souvent très librement de la théorie freudienne.

Cela peut être un avantage pour le patient, mais c’est aussi un problème. On en revient au « flou » d’une approche qui ne présente pas de protocoles de soins établis, ni de principes très clairs et déterminés qui puissent être réutilisés par un autre psychologue pour soigner telle ou telle problématique.

Cela amène à penser – et à constater – que la psychanalyse peut mener au meilleur comme au pire, du moins en termes de soins.

IPJ : C’est-à-dire ?

Vincent Caux : Le meilleur, c’est la situation où le thérapeute prend ses distances avec une théorie somme toute datée, et adopte au contraire une démarche pragmatique qui repose sur son expérience et sa connaissance, parfois scientifique, de telle ou telle difficulté psychologique.

De nombreux collègues psychanalystes sont de vrais experts et d’excellents psychothérapeutes. Souvent, ils ont aussi adopté des méthodes de travail très éloignées des enseignements originaux de la psychanalyse (parfois proches des TCC ou des thérapies familiales) : il est raisonnable de penser qu’ils ont développé ce qui leur semblait fonctionner le mieux !

IPJ : Et le pire ?

Vincent Caux : D’abord, il faut savoir que, pour obtenir le titre de psychanalyste, il suffit d’avoir suivi soi-même une psychanalyse et d’être enregistré dans l’annuaire des associations de psychanalyse. On peut être psychiatre ou psychologue par ailleurs, mais ce n’est pas une obligation. C’est un cas unique : tous les autres psychothérapeutes vont devoir au minimum présenter un diplôme de psychologue ou de médecine et une formation spécifique supplémentaire. La différence d’exigence est assez saisissante ! Ce qui ne signifie pas pour autant que les diplômes protègent nécessairement contre les traitements inadaptés.

Et concernant le pire, l’expérience montre que l’usage de certains concepts – au minimum ambigus –issus de la psychanalyse peuvent être toxiques pour une victime d’agression ou de viol, sans compter la durée habituellement longue et le coût que ces cures nécessitent.

IPJ : Toxique ? Vous voulez dire que la psychanalyse peut aller jusqu’à aggraver l’état d’un patient ?

Vincent Caux : Du moins, il m’est arrivé de le constater, et à plusieurs reprises, notamment dans le domaine des crimes d’inceste.

Lorsque j’animais des groupes de parole au sein d’une association, j’ai eu affaire à une personne victime de son beau-père. Au bout de plusieurs années de suivi, son psychanalyste lui avait laissé entendre que l’abus dont elle avait été victime n’avait pas pu avoir lieu sans qu’il y ait eu un consentement, une forme d’ « appel » de sa part. Et ce, en raison du « complexe d’Œdipe », cher à la psychanalyse.
Or, dans les cas d’inceste, il est précisément essentiel de lutter contre le sentiment de culpabilité et d’indignité profonde de la victime. Il arrive très souvent qu’elle se dise « pourquoi n’ai-je pas dit non ? ». Il faut alors la faire cheminer vers une appréhension rationnelle du problème : est-il vraiment possible de dire non à son père ou son beau-père lorsqu’on a 6 ans ?

Le psychothérapeute, selon moi, ne devrait d’ailleurs pas hésiter trop longtemps à prendre position dans le cadre du soin et dire, à un moment donné : « ce qui vous est arrivé est inexcusable, et le coupable est la personne qui vous a fait cela, pas vous ». Cela peut paraître évident à certains et pourtant une telle prise de position est en principe une hérésie en psychanalyse. Quant à la théorie du complexe d’Œdipe, elle renforce facilement la culpabilité, même en dehors d’une psychanalyse, car nombre de victimes accèdent à des lectures exposant les théories « œdipiennes » et en sont parfois fort déstabilisées

IPJ : Cela paraît incroyable. Pensez-vous que c’est un cas isolé ?

Vincent Caux : Ce type de cas n’est pas majoritaire, mais il est plus fréquent qu’on ne le croit.

Il existe d’assez nombreux exemples, même s’ils ne sont pas la règle. Comme le cas de cet homme que j’ai rencontré, victime d’abus sexuels dans l’enfance, qui avait eu un enfant autiste. Son psychiatre lacanien lui avait expliqué que l’autisme de son enfant résultait certainement de ce traumatisme et du fait qu’il ne l’avait pas résolu. Admiratif de son thérapeute, il le croyait. Cet homme était culpabilisé, mais surtout, il s’accrochait à l’espoir vain d’améliorer l’état de son enfant par la psychanalyse. Tout cela alors que la science moderne a définitivement réfuté ces pseudo-explications et montré que l’autisme est une maladie neurologique d’origine essentiellement génétique.

Un dernier exemple : j’ai suivi une femme victime d’une fausse couche. Traumatisée par l’événement, qu’elle vivait comme un échec personnel, elle avait d’abord consulté un psychanalyste. J’ai été abasourdi d’apprendre que celui-ci en avait vite conclu qu’elle avait des tendances « masochistes », qu’elle avait provoqué (inconsciemment) cette fausse couche, et qu’il fallait qu’elle assume cette « pulsion de mort » ! Je vous laisse deviner si cela a aidé cette patiente qui avait une faible estime d’elle-même.

IPJ : Mais il y a bien des patients qui ont été aidés par la psychanalyse ?

Vincent Caux : Bien sûr. J’ai connu moi-même des personnes qui ont vraiment été aidées par cette approche et diverses études, y compris celle de l’Inserm, suggèrent une efficacité relative dans de rares domaines. Mais, et je dis cela sans provocation, j’ai aussi connu des personnes qui se sont senties réellement mieux après avoir consulté une voyante attentive et à l’écoute…

Ce que je veux dire, c’est qu’il reste bien à prouver que c’est la méthode spécifique qui est efficace, non pas seulement la consultation ou l’écoute de soutien dont on a bénéficié (cette écoute étant naturellement une composante a priori essentielle de toutes les psychothérapies).

A cet égard, même l’attitude « neutre » et silencieuse enseignée aux psychanalystes interfère avec cet effet de soutien. Le sentiment de la majorité des patients qui ont suivi une psychanalyse avant de venir me voir est similaire. Ils expriment le même regret désabusé : « Je parlais mais sans réaction de sa part. Ça ne m’aidait pas ».

IPJ : Qu’est-ce qui vous a conduit à prendre vos distances avec la psychanalyse ? N’est-elle pas aujourd’hui encore enseignée de façon prioritaire à l’université française ?

Vincent Caux : C’est bien le problème. La psychanalyse est enseignée à l’université française comme une sorte d’évidence. Comme la plupart des mes collègues, j’en ai été nourri tout au long de mes études. Dans les domaines de la psychologie visant à soigner (la psychologie clinique et la psychopathologie), les enseignements sont massivement fondés sur la pensée freudienne. J’en conserve quelques outils (elle fait partie de l’histoire de la psychologie) mais, sur 5 ans d’études, je ne compte que de 6 à 8 heures d’enseignement consacrées à d’autres approches thérapeutiques… C’est très, très peu. Et lorsque ces autres approches étaient évoquées par hasard, il était très fréquent qu’elles soient vertement fustigées par les enseignants (« C’est de la soupe

Ce dogmatisme a commencé à me faire réagir, mais il a fallu que je sois confronté à un ensemble d’éléments pour pouvoir prendre réellement du recul.

Dès le début de mes études, j’avais été confronté à l’enfance maltraitée dans le cadre d’un travail associatif. Je me souviens avoir été marqué par la discordance évidente entre la façon dont les enfants vivaient ces abus et ce qu’énonçait parfois la théorie psychanalytique. Mais pour moi, c’était encore la seule théorie valable…

J’avais ainsi engagé pour moi-même une psychanalyse à laquelle je n’ai mis un terme qu’au bout de longues années. Le problème que j’étais venu résoudre n’avait pas vraiment avancé, et j’ai fini par constater que le simple respect, pendant quelques semaines, des prescriptions d’un livre de « développement personnel » – acheté à reculons et presque au hasard ! – concret et bien conçu, m’avait davantage aidé…
Enfin, j’ai animé des groupes de parole dans le cadre de l’AIVI, l’Association internationale des victimes d’inceste. Or il se trouve que certaines des victimes étaient suivies en parallèle par des psychanalystes, tandis que deux ou trois suivaient des traitements de type EMDR. J’ai alors constaté que les secondes manifestaient des signes concrets et assez rapides d’amélioration, à la différence des premières. Cela a terminé, en quelque sorte, de me mettre « la puce à l’oreille » concernant les évidentes limites de la psychanalyse en tant que thérapie.

IPJ : Comment avez-vous accédé aux thérapies cognitives et comportementales (TCC) ?

Vincent Caux : Lors de mes études, j’ai entendu parler – brièvement – de ce travail d’évaluation externe des psychothérapies que nous avons évoqué. Je ne comprenais pas pourquoi ces évaluations étaient si peu évoquées à l’université. On m’a objecté, entre autre chose, que la souffrance des gens ne pouvait pas s’évaluer. Comme je suis un peu « tête de bois », j’ai tout de même voulu en savoir plus !

J’ai donc pris connaissance de ces divers résultats d’études, et de la façon dont ces études étaient menées, qui indiquaient l’efficacité des TCC et, après la fin de mes études, je me suis formé à leur pratique.

Aujourd’hui, je ne pratique plus que les TCC car mon expérience et les études scientifiques m’ont convaincu qu’elles étaient les thérapies les plus efficaces à ce jour.

IPJ : Certains accusent les TCC d’être « de droite » ou « libérales ». Outre que cela n’a pas de sens dans la mesure où une thérapie n’est ni de droite ni de gauche, une grande partie des psychologues utilisant les TCC n’ont-ils pas, comme vous, une sensibilité de gauche ?

Vincent Caux : Bien sûr.

Ces arguments proviennent de l’irritation d’une partie des psychanalystes ou tenants d’autres approches qui craignent le développement des TCC en France. Et comme les termes de « rentabilité » et d’« efficacité » liés aux TCC, ont été associés d’autre part à divers drames sociaux ces dernières années, l’épouvantail d’une « thérapie néo-libérale » a été repris de façon idéologique.

Il n’y a d’ailleurs absolument pas à cacher que les TCC répondent, entre autres choses, à une réelle exigence de rentabilité : il s’agit d’obtenir un résultat probant à des coûts en temps et en argent moindres pour le patient et la collectivité. Rien de déshonorant, donc, lorsque cette recherche d’efficacité s’exerce sous la tutelle d’une éthique du soin (respect du patient, de ses droits, de ses choix, etc.) applicable à tous.

C’est pour cette raison que ces approches ont été préconisées par diverses administrations de santé aux États-Unis, en Angleterre et ailleurs en Europe. Signalons aussi que les pays du Nord de l’Europe, qui emploient largement les TCC, ne sont guère réputés plus « libéraux » que la France.

De toute façon, les discussions de ce type sont inépuisables, puisque les TCC ont été accusées tour à tour d’être des traitements superficiels, une méthode de dressage animalier appliqué à l’être humain, voire le vecteur d’une démarche ultra-libérale !

Tout cela est évidemment absurde et pourrait même prêter à rire si les patients, notamment les victimes d’agressions ou de viols qui sont des personnes particulièrement en difficulté, ne pâtissaient pas d’un certain nombre de ces âneries (j’emploie ce terme car l’ignorance du déroulement concret de ces thérapies est patente dans ces arguments).

Et je me demande finalement si je dois répondre à votre question, pourtant pertinente dans ce contexte : mais, oui, je connais de nombreux thérapeutes comportementalistes ayant une « sensibilité de gauche ». Ce qui, de toute façon, n’a rien à faire avec la thérapie.

ANNEXE –Quelques conseils pour bien aborder une psychothérapie

Extraits de l’ouvrage : L’estime de soi, s’aimer pour mieux vivre avec les autres, des Dr Christophe ANDRE et François LELORD, Paris 1999, Editions Odile JACOB.

Qu’est-ce que n’est pas une psychothérapie ?

« La psychothérapie ne doit pas être une technique non définie, s’adressant à des problèmes non précisés, avec des résultats non mesurables ».

Le principe d’une psychothérapie est simple :

Réfléchir sur soi avec l’aide d’un professionnel, de façon à adopter de nouvelles façons de penser et d’agir, plus conformes à nos aspirations. L’amélioration de l’estime de soi est un résultat commun à toutes les psychothérapies, en tout cas lorsqu’elles marchent …

En tant que patient, vous avez des droits inaliénables :

– Le droit d’être écouté. Si votre thérapeute ne vous écoute manifestement pas, et ce, de façon régulière (tout le monde peut être fatigué un jour), s’il a souvent l’air pressé ou agacé par vos propos, posez-vous des questions sur sa capacité à vous aider.

– Le droit de recevoir des réponses aux questions que vous vous posez : à quelle école appartient le thérapeute ? Quels sont ses diplômes, quelles sont ses méthodes ? Pourquoi utilise-t-il telle ou telle technique ?

– Le droit de recevoir les meilleurs soins possibles en l’état des connaissances actuelles. La psychothérapie, comme la médecine, comporte ce qu’on appelle une ‘‘obligation’’ de moyens, et non de résultats. Le thérapeute ne peut vous garantir la guérison. Par contre, il doit s’engager, s’il accepte de vous soigner, à faire de son mieux pour vous guérir.

Les devoirs du thérapeute

– Il ne vous embarque pas tout de suite dans une thérapie.

– Il vous explique comment il voit votre problème.

– Il vous explique comment va se passer la thérapie.

– Il met au point avec vous des objectifs réalistes.

– Il accepte vos questions et vos remarques.

– Il ne cherche pas à devenir votre ami ou votre gourou.

– Il ne se sent pas obligé de dire du mal des autres écoles de thérapie.

– Il accepte que vous interrompiez la thérapie, sans essayer de vous culpabiliser ou de vous angoisser, mais après avoir donné son avis sur ce point.

Qu’attendre d’une psychothérapie ?

Une meilleure adaptation à son environnement et une meilleure liberté de décision dans sa vie est au fond le but direct ou indirect de toute psychothérapie. Mais thérapie ne veut pas dire magie. Il est préférable de savoir ce qu’elle peut vous apporter : mieux se connaître et mieux s’exprimer, modifier peu à peu des petits comportements quotidiens ; et ce qu’elle ne peut pas vous garantir : une métamorphose complète, rapide, facile, des succès immédiats…

A noter : une liste nationale des psychologues utilisant les thérapies cognitives et comportementales est disponible en cliquant ici.

Article publié sur le site de l’Institut pour la Justice sur son Centre d’analyses et de Publications

Source de l’article

Remerciements à Xavier Bebin délégué Général IPJ